Septembre 2015 | Vol. 6 | N°2

Un outil d’investigation montrant les liens entre la formation et l’emploi

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L’adéquation formation emploi est sur toutes les tribunes. Le gouvernement actuel prévoit, dans son budget 2015-2016, des mesures et du financement pour « assurer une meilleure adéquation entre la formation et les besoins des entreprises »1).  Qu’en est-il du lien entre la formation suivie et l’emploi occupé ? Ce lien existe-il dans tous les métiers et ce, avec la même intensité ? Les français ont développé un outil investiguant le lien entre la formation et l’emploi. Les résultats montrent que « pour la grande majorité des métiers, la correspondance immédiate avec la spécialité de formation ne joue pas ».

L’outil dont il est question ici est le résultat d’une collaboration entre la direction régionale de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et de l’Observatoire régional des métiers (ORM) de la région Provence-Alpes-Côte D’Azur.

Pour analyser la relation d’intensité entre l’emploi occupé et la formation suivie, les chercheurs français ont utilisé des données d’enquêtes nationales. Pour l’essentiel, ils ont croisé les données sur la « profession » et la « spécialité de formation » et développé deux indices : concentration et spécificité. Le premier informe sur les formations qui mènent à l’exercice d’un métier. Le second, sur la présence plus ou moins fréquente de ces formations dans d’autres métiers. Une image valant mille mots, voici un schéma illustrant les résultats.

Intensité du lien formation-emploi par profession

Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

Pour les métiers très spécifiques et très concentrés, le lien entre emploi et formation est particulièrement fort. Ce sont notamment les professions médicales (médecin, dentiste, vétérinaire, pharmacien), paramédicales (masseur-kinésithérapeute, manipulateur en électroradiologie…), d’infirmiers et de sages-femmes, qui sont quasi exclusivement alimentées par les formations de la « Santé ». (ORM – PACA, 2013 : 16)

Certains métiers présentent quant à eux une concentration importante, même si la première spécialité de formation qui les alimente est relativement répandue dans d’autres métiers. Il s’agit de métiers exigeant des compétences techniques pointues, tels que ceux d’ouvrier qualifié travaillant par formage de métal (chaudronniers, tuyauteurs, soudeurs), d’ouvrier de la réparation automobile, d’ouvrier qualifié travaillant par enlèvement de métal (tourneurs-fraiseurs, ajusteurs) et de conducteur d’engins du bâtiment et des travaux publics. (ORM – PACA, 2013 : 17)

À l’autre extrémité se trouvent les métiers caractérisés par une relation emploi-formation particulièrement ténue. Ceux-ci sont alimentés par un nombre important de spécialités de formation ou par des spécialités de formations très répandues dans la population en emploi. On retrouve parmi eux un grand nombre de métiers du commerce, du domaine tourisme et transports, de l’administration et de l’hôtellerie-restauration. (ORM – PACA, 2013 : 17)

Le lien entre la formation et l’emploi est donc fort ou faible pour une minorité de métiers seulement. Les chercheurs en concluent que ce lien est plus complexe qu’il n’y paraît. En fait, il dépend de nombreux facteurs : les opportunités du marché du travail ; les choix individuels ; l’acquisition de compétences par l’expérience et la mobilité professionnelle ; les changements réglementaires et technologiques sur le marché du travail, etc. Pour en savoir plus sur la méthodologie : consultez le site de l’Insee.

Pourrions-nous développer un tel outil au Québec ?

Il serait possible de le faire avec les données du recensement de population de Statistique Canada en croisant les variables « professions » et « domaines d’études ». Pour le démontrer, nous avons réalisé un court exercice sur le métier d’ébéniste parce que nous avions les données sous la main. Bien sûr, notre démarche est fort élémentaire comparativement à l’outil de l’Insee. Néanmoins, les résultats sont suggestifs. Les voici.

Les formations détenues par les ébénistes de métiers

En 2006, 8 135 ouvriers déclaraient exercer le métier d’ébénistes au Québec (CNP 7272)2). Parmi eux, 29% avait un diplôme ou certificat dans un domaine lié au travail du bois (CPE 48.07). Quels sont les diplômes ou certificats détenus par les autres ébénistes? Pour 31% d’entre eux, les domaines de formation sont si variés qu’aucune tendance ne se dégage (voir tableau 1, infra). Quant aux autres, 20% ne détient qu’un diplôme d’études secondaires (DES) et un autre 20%, aucun diplôme, ni certificat.

Les métiers exercés par les ébénistes de formation

Dans la Classification des programmes d’enseignement, les personnes dont le principal domaine d’études est l’ébénisterie sont regroupées dans la catégorie « Ébénisterie/menuisier (CPE 48.0703) ». En 2006, 9 675 personnes avaient un diplôme ou certificat dans ce domaine. Et il s’agissait du plus haut diplôme ou certificat qu’elles détenaient3).

Sur ce nombre, une personne sur cinq exerçait le métier d’ébénistes (CNP 7272). Toutefois, nous retrouvons bon nombre d’entre elles dans un métier connexe, tel que assembleur de meubles ou de produits en bois, opérateur de machines à façonner et usiner le bois ou encore, charpentier-menuisier. Ce qui porte à 36,8% les personnes qui exercent un métier dans le domaine du bois. Nombreux sont aussi les ébénistes de formation à devenir entrepreneurs ou cadres (12,2%). Le domaine des ventes en attire quelques-uns (15,2%), de même que celui du transport, machinerie, installation et réparation (9,4%). Ceci étant, notons qu’ils sont fort peu (13,6%) nombreux à exercer des métiers faiblement qualifiés (CNP 66, 76, 96).

Si nous excluons les entrepreneurs et les cadres (en présumant les effets de la mobilité professionnelle), la moitié des ébénistes de formation (CPE 48.0703) exerce, en apparence, un métier éloigné de celui pour lequel ils ont été formés (voir tableau 2, infra).

Résultats

D’une part, nous avons une minorité d’ébénistes de métier (CNP 7272) qui détient un diplôme ou certificat menant à l’exercice de leur métier (29%). Pour la grande majorité (71%), la formation s’acquiert en entreprise sans qu’elle ne soit sanctionnée par un diplôme ou un certificat. C’est déjà là un résultat intéressant qui rappelle la pertinence des efforts de formation en entreprise. D’autre part, la moitié des ébénistes de formation (CPE 48.0703) exerce un métier éloigné de celui pour lequel ils ont été formés.

Quels enseignements tirer de cette observation du point de vue de l’adéquation formation-emploi? Sans adopter une perspective trop « adéquationniste », ces résultats interrogent les besoins des entreprises en main-d’œuvre spécialisée sur ce métier et leur capacité à les intéresser et à les retenir. Ils questionnent aussi la nature et les finalités de la formation en ébénisterie, sans compter, en amont, le processus d’orientation. Ce ne sont là que des exemples issus d’une analyse trop courte.

De l’intérêt d’un outil d’investigation

Avis aux chercheurs de procéder à des analyses plus approfondies du lien formation-emploi en ajoutant aux variables professions et domaines de formation celles du niveau de scolarité, du secteur d’activités, de l’âge et des régions. Pourquoi ne pas créer, à l’instar des français, un outil d’investigation à partir de ces variables qui permettrait de comparer les professions entre elles au Québec et entre provinces canadiennes ?

Un tel outil complèterait bien les données conjoncturelles de l’information sur le marché du travail d’Emploi-Québec et des fiches d’adéquation formation-emploi du ministère de l’Éducation. Revenons au métier d’ébéniste. Pour les années à venir, ces sources de données informent que les perspectives d’emploi sont « acceptables » et que les effectifs dans le réseau de l’éducation sont en « surplus ». Pourtant, les entreprises du domaine sont aux prises avec des problèmes de recrutement de travailleurs qualifiés.

Tableau 1

Les ébénistes de métier (CNP 7272) selon le principal domaine d’études
Ressources naturelles et conservation (CPE 03) 25 0,3
Informatique, sciences de l’information et services de soutien connexes (CPE 11) 70 0,9
Génie (CPE 14) 70 0,9
Technologue/technicien en génie (CPE 15) 250 3,1
Métiers de la construction (CPE 46) 395 4,9
Technologue/technicien mécanique et réparation (CPE 47) 355 4,4
Travail de précision (CPE 48) 2 550 31,3
  Travail du bois (CPE 48.07) 2 360 29,0
   48.0701 Travail du bois (général) 155 1,9
   48.0702 Dessinateur-modéliste et fabricant de meubles 130 1,6
   48.0703 Ébénisterie/Menuisier 2 035 25,0
   48.0799 Travail du bois (autres) 40 0,5
Transport de personnes et de matériel (CPE 49) 45 0,6
Arts visuel et arts d’interprétation (CPE 50) 215 2,6
Commerce, gestion, marketing et service de soutien connexes (CPE 52) 290 3,6
Autres domaines d’études 665 8,2
Aucun certificat ou diplôme postsecondaire 3 210 39,4
Aucun certificat, diplôme ou grade 1 645 20,2
Diplôme d’études secondaires ou l’équivalent 1 560 19,2
Total des effectifs 8 135 100
Source : Statistique Canada, Recensement 2006, population active.    

 

Tableau 2

Les ébénistes de formation (CPE 48.0703) selon la profession ou métier exercé
00 Cadres supérieurs 210 2,2
01/09 Cadres intermédiaires et autre personnel de gestion 535 5,5
11 Professionnel en gestion des affaires et finances 25 0,3
12 Personnel spécialisé en administration et en travail de bureau 125 1,3
14 Personnel de bureau 345 3,6
21 Professionnel des sciences naturelles et appliqués 70 0,7
22 Personnel technique sciences naturelles et appliquées 220 2,3
52 Personnel technique des arts, culture, sports et loisirs 90 0,9
62 Personnel spécialisé de la vente et des services 255 2,6
64 Personnel intermédiaire de la vente et des services 440 4,5
66 Personnel élémentaire de la vente et des services 785 8,1
72/73 Personnel des métiers spécialisés 3430 35,5
    721 Entrepreneurs et contremaîtres 195 2,0
    7271 Charpentiers-menuisiers 530 5,5
    7272 Ébénistes 2 035 21,0
74 Personnel intermédiaire en transport, machinerie, installation et réparation 910 9,4
    741 Conducteurs de véhicules aut. et opérateurs de transport en commun 550 5,7
76 Personne de soutien des métiers 190 2,0
92 Superviseurs dans la transformation et services d’utilité publique 235 2,4
94/95 Personnel de la transformation, fabrication et montage 1 000 10,3
96 Personnel dans la transformation, fabrication et services d’utilité publique 340 3,5
Total des effectifs 9 675 100
Source : Statistique Canada, Recensement 2006, population active.

Notes

  1. Ministère des finances (2015). Le plan économique du Québec, mars 2015. Section B, chapitre 5.1.
  2. La Classification nationale des professions (CNP) est la nomenclature nationale qui permet de recueillir des données sur les professions ou métiers occupés par les canadiens.
  3. Les renseignements sur le domaine d’études recueillis dans le cadre du recensement portent sur le domaine de spécialisation du plus haut certificat, diplôme ou grade obtenu au niveau postsecondaire (p. ex., plomberie dans une école de métiers, technique de laboratoire médical au niveau collégial ou architecture au niveau universitaire) (définition des variables du recensement).

En savoir plus

Pour consulter les fiches formation-emploi allez sur cette page du site de l’Insee.

Pour consulter une étude produite grâce à l’outil, téléchargez ce document produit par l’Observatoire des métiers de la région Provence-Alpes-Côte D’Azur : Métiers-formations : Quelles relations en Provence – Alpes – Côte d’Azur ? France, Observatoire régional de l’emploi et de la formation Provence – Alpes – Côte d’Azur. En quelques chiffres, numéro 11, janvier 2013.

Extrait

Les français s’intéressent depuis longtemps aux liens entre la formation et l’emploi. Mais ce n’est que récemment qu’ils ont développé des indicateurs statistiques pour en mesurer l’intensité. À quand un tel outil pour le Québec ?

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

Observatoire compétences-emplois (OCE)
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