Décembre 2015 | Vol. 6 | N°3

Open policy making : gouvernance collective et politiques publiques au Royaume-Uni

par

En 2012, le gouvernement britannique publiait le Civil Service Reform Plan, dans lequel il annonçait qu’il allait réformer sa manière de développer et d’implanter ses politiques publiques. Cette réforme a pour objectif d’impliquer davantage les différentes parties prenantes dans la conception et de la mise en œuvre des politiques publiques pour qu’elles soient bien adaptées aux besoins des utilisateurs finaux. Le gouvernement souhaitait que les utilisateurs deviennent des éléments essentiels dans la prise de décision.

Cette approche novatrice nommée open policy making, est fondée sur l’approche du design thinking, qui prend de plus en plus d’ampleur dans le développement de politiques publiques à l’international. Les agents de l’État sont accompagnés pas à pas dans cette nouvelle façon de développer des politiques, mesures ou programmes. C’est ce que nous allons voir dans cet article.

L’inspiration : le design thinking

Le design thinking est un processus co-créatif, où l’identification de problèmes et de solutions suit un processus itératif. Le point de départ est l’identification d’un idéal à atteindre. Il peut prendre des formes très variées, telles : comment changer les habitudes pour réduire la consommation d’énergie? Comment accroître nos parts de marché? Comment concevoir des formations plus attrayantes? S’ensuivent des réflexions collectives sur les différentes solutions potentielles. Cette étape doit absolument impliquer diverses parties prenantes dont, et c’est un aspect essentiel, les personnes qui sont ciblées : les citoyens, les consommateurs, les étudiants, etc. L’implantation se fait progressivement et est itérative, c’est-à-dire un retour réflexif sur ce qui a été fait afin que l’itération suivante soit plus proche de l’idéal souhaité.

Le design thinking se décompose donc en plusieurs étapes dont le nombre varie selon les écoles de pensée. La version initiale de Rolf Faste en comprend sept : définir, rechercher, imaginer, prototyper, sélectionner, implémenter et apprendre. Jeremy Gutsche en définit cinq : définir, imaginer, synthétiser, prototyper, tester et Tim Brown, trois : inspirer, imaginer, implémenter 1) Dans tous les cas, l’accent est mis sur la créativité, le travail en équipe, l’utilisateur final et la réitération.

En matière de conception de politiques publiques, le design thinkingpermet de découvrir les différentes alternatives existantes pour faire face à des enjeux identifiés, tel comment intéresser les jeunes à la politique? L’étude de ces alternatives se fait à l’aide d’un ensemble d’outils qui aideront le gouvernement à développer ses politiques. Pour un enjeu donné, un ensemble d’outils sera plus approprié qu’un autre. Singapour, l’Australie, le Canada ou encore les Pays-Bas ont expérimenté à plus ou moins grande échelle de telles approches. C’est toutefois l’Angleterre qui semble l’avoir intégrée de façon la plus systématique.

Qu’est-ce que l’Open policy making anglais ?

S’inspirant donc du design thinking, le gouvernement britannique a mandaté une équipe pour concevoir et implanter l’open policy makingau sein des ministèresIl définit l’approche ainsi : « Open Policy Making is better policy making through broadening the range of people we engage with, using the latest analytical techniques, and taking an agile, iterative approach to implementation ».

L’objectif spécifique est de mettre en place un processus facilitant le développement de politiques dans une approche plus ouverte, centrée sur l’utilisateur et basée sur les outils informatiques existants. Il s’agit de donner la voix aux utilisateurs finaux, mais également aux experts, dans chaque étape de la conception d’une politique publique. Selon les partisans de cette approche, l’implication des parties prenantes permet d’obtenir un maximum d’informations afin de développer une politique qui réponde adéquatement aux besoins des utilisateurs.

L’open policy making se décompose en grandes étapes : 1) consultation – élargir le spectre de personnes consultées et la qualité de leur participation pour collecter les informations; 2) analyse – utiliser les plus récents outils et connaissances analytiques pour analyser les données recueillies; et 3) implantation – prendre une approche itérative, dans la philosophie du management agile, c’est-à-dire aller de l’avant à l’aide de projets pilotes, d’essais et de scénarisations. Le graphique suivant résume ce processus.

Graphique 1 – L’open policy making en Angleterre

(Cliquez sur l’image pour une meilleure lisibilité).

Le graphique donne une brève idée des techniques et outils qui peuvent être mobilisés à chaque étape de la conception d’une politique. De fait, dans l’open policy making, les techniques du travail collaboratif et les outils numériques occupent une place de choix pour favoriser la discussion. Des rencontres en personne, des séances de remue-méninges et des échanges d’idées font partie des stratégies existantes. Ainsi, pour favoriser le dialogue, il est possible de faire des consultations électroniques ou de faire des scénarios. Pour favoriser la collaboration, des outils comme des laboratoires de politiques ou des rencontres thématiques ont été conçus.

La diversité de ces outils est détaillée dans le graphique suivant.

Graphique 2 – Les techniques et outils de l’Open policy making

(Cliquez sur l’image pour une meilleure lisibilité).

Une démarche et des outils d’accompagnement ciblés

Lors de la création de l’équipe d’open policy making, le gouvernement a également lancé un « laboratoire de politique » afin de tester et d’itérer les outils qui seraient utilisés. Le laboratoire a mis en ligne première itération d’une boîte à outils en avril 2015. La marche à suivre est donc exposée dans un guide pratique interactif qui accompagne les responsables (et autres utilisateurs) dans la conception et la mise en œuvre d’une politique. La méthode proposée reste fidèle au graphique 1. Elle se décompose en trois grandes étapes : 1) diagnostic; 2) découverte d’idées et de solutions; et 3) développement et implantation.

La boîte à outils présente les techniques et outils qui sont les plus appropriés en fonction de l’étape de la démarche, mais également selon le type de politique, programme ou mesure à élaborer. Ainsi, la première question porte sur l’objectif de la consultation. Est-ce d’impliquer le public dans le développement d’une politique publique? De mieux utiliser les données recueillies ? Ou encore de s’assurer que la politique fonctionne dans le « vrai » monde ?

Puis, en fonction de la réponse, diverses stratégies sont proposées. Par exemple, pour tester une politique, les stratégies suggérées incluent le prototypage, l’étude ethnographique, le travail avec des experts, etc. Pour chacun de ces choix, la boîte à outils décrit la stratégie, ses atouts et ses limites, dans quel contexte elle est le plus appropriée et expose une liste d’outils à mobiliser. Des exemples sont également fournis. Pour le prototypage, ce sont expérimentations faites en France, en Australie et au Danemark qui sont mises de l’avant.

Une fois cette étape complétée, les responsables de politiques poursuivent leurs démarches et passent à la phase suivante du développement d’une politique, qui les amène à utiliser de nouvelles stratégies et de nouveaux outils. De la sorte, ils sont guidés pas à pas à chacune des étapes de la conception et de la mise en œuvre de politiques publiques. Même l’étape finale présente différentes stratégies possibles d’itération afin de vérifier que la politique est adéquate.

Des réalisations

La boîte à outils a été mise à la disposition de quelques 19 000 agents de l’État. Déjà, de nombreux ministères appliquent la démarche de l’Open policy making dans le développement de nouvelles politiques publiques. C’est le cas notamment du Department of Education et du Department for Business, Innovation & Skills qui ont un projet commun sur la promotion des stages et de l’apprentissage. Tous les projets sont exposés sur la page de l’Open policy making in action.

Notes

  1. Plusieurs sites présentent les étapes du design thinking. En voici un parmi d’autres : les étapes du design thinking.

En savoir plus

Le blogue officiel du gouvernement britannique sur l’open policy making : https://openpolicy.blog.gov.uk/what-is-open-policy-making/

Vidéos d’une conférence sur l’open policy making tenue en janvier 2014 :   https://vimeo.com/user25681542

Présentations faites durant la conférence de 2014 : http://fr.slideshare.net/Openpolicymaking/methodbank-and-toolkit-for-design-in-government?related=1

Un coup d’œil aux projets en cours au gouvernement : https://openpolicy.blog.gov.uk/what-others-are-doing/

Une autre source plus analytique

Howlett, M. (2014). From the « old » to the « new » policy design: design thinking beyond markets and collaborative governance. Policy science, 47(3), 187-207.

Extrait

Les agents de l’État britannique sont accompagnés pas à pas dans la nouvelle façon d’élaborer et de mettre en œuvre des politiques, des mesures et des programmes. Remarquable de convivialité et de précision, la démarche de l’Open policy making peut inspirer toute organisation confrontée à des enjeux difficiles.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

Observatoire compétences-emplois (OCE)
1205, rue Saint-Denis
Pavillon Paul Gérin-Lajoie, local N-5920
Montréal (Québec), Canada
H2X 3R9
Voir sur la carte

Téléphone : 514 987-3000 poste 1085
Courriel : oce@uqam.ca