Novembre 2016 | Vol. 7 | N°2

Travail salarié pendant les études : implications pour l’enseignement collégial ?

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La figure de l’étudiant traditionnel tend à devenir le vestige d’une autre époque. Aujourd’hui entre 70% et 80% de la population étudiante américaine travaille tout en étudiant conclue une équipe de recherche de l’université Georgetown (Carnevale et al., 2015).

Les auteurs soulignent que de ce nombre 67% sont des « étudiants-travailleurs » occupant un emploi salarié pendant leurs études et 33% sont des « travailleurs aux études » pour se perfectionner (Ibid.). La recherche présente une description détaillée de cette clientèle non-traditionnelle en plus d’explorer quelques pistes explicatives de ce changement. Les chercheurs parviennent au constat que le modèle d’organisation des études post-secondaires, basé sur des programmes d’études à temps plein pour l’étudiant traditionnel, est désuet face à cette nouvelle norme du travail salarié pendant les études.

La situation américaine résonne jusqu’au Québec où plus de 70% des étudiants des cégeps et universités occupent un emploi pendant leurs études (Bonin, 2007; Laplante et al., 2010; Roy, 2008). Cette similitude nous amène à interroger l’organisation des études post-secondaires d’ici : est-ce que notre modèle est lui aussi inadapté à la réalité des étudiants d’aujourd’hui ? Pas nécessairement. Le cas de l’enseignement collégial montre que s’il n’y a eu que de timides progrès en enseignement régulier, ceux réalisés en formation continue ont de quoi inspirer nos voisins américains. Nous en retraçons ici un bref historique afin de montrer comment l’organisation des études collégiales y a été modifiée pour répondre aux besoins de ses étudiants.

L’enseignement collégial : un réseau et deux parcours

L’organisation des études dans le réseau collégial est divisée en deux branches : l’enseignement régulier et la formation continue1). La première a un double mandat : préparer aux études universitaires (formation préuniversitaire) et qualifier pour le marché du travail (formation technique). La deuxième a le mandat d’offrir du perfectionnement professionnel et personnel aux adultes. Cette division, introduite dès la création du réseau à la fin des années 1960, visait à favoriser l’accès aux deux clientèles du réseau : les jeunes en formation initiale et les adultes en formation continue.

Au cours des trois dernières décennies, l’enseignement régulier et la formation continue ont suivi des parcours institutionnels passablement différents.

Le secteur de l’enseignement régulier

La trajectoire de l’enseignement régulier se caractérise par une organisation correspondant étroitement au modèle d’études à temps plein du secondaire avec quelques particularités, comme l’horaire et l’autonomie des étudiants. Ce modèle va subir des changements au gré des grandes réformes du système d’éducation. Les plus importants sont introduits dans le cadre de la réforme de l’enseignement collégial amorcée au début des années 1990 (Québec, 1993). Parmi ceux-ci, retenons l’introduction de l’approche par compétence, l’augmentation de la marge manœuvre des établissements sur l’élaboration des contenus de programmes, le développement des stages de fin d’études et l’adoption de la formation en alternance. Ces changements touchant essentiellement la formation technique introduisent une plus grande collaboration avec les acteurs du milieu du travail pour l’organisation des études. Cette orientation est réaffirmée et poursuivie dans le cadre de la réforme « Prendre le virage du succès » en 1997 qui accorde encore plus de flexibilité aux établissements et soutient davantage la formation en alternance (Doray et Hardy, 2003; Québec, 1997). En formation pré-universitaire, la réforme marque la fin de la gratuité scolaire pour les études à temps partiel ce qui amorce une réduction de l’offre de cours du soir et un renforcement du modèle d’étude à temps plein.

En 2004, le ministère de l’Éducation tient le Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial. Un certain nombre de changements sont alors proposés pour modifier l’organisation des études sans avoir de suite. Ensuite, il faut attendre 2012 avant que le ministère de l’Éducation annonce son intention d’assouplir les règles d’organisation scolaire notamment celles sur le calendrier scolaire pour faciliter le parcours des étudiants. Aujourd’hui les résultats se font toujours attendre.

Ainsi, le mode d’organisation des études de l’enseignement régulier n’a pas réellement changé depuis la fin des années 1990. Si l’alternance travail-études et les stages en emploi ont progressé depuis leur implantation, le modèle d’études à temps plein domine encore.

La formation continue

À l’inverse de l’enseignement régulier, la formation continue est marquée par de nombreux changements. D’abord au moment de sa création, le secteur déploie des moyens pour s’adapter à la réalité des adultes. Pensons à la formation à temps partiel, la formation les soirs et les fins de semaine ou encore à la mise sur pied, en 1969, d’une Commission des coordonnateurs d’éducation permanente chargée d’étudier et d’expérimenter différentes approches pédagogiques (Fédération des cégeps, 1972).

Au milieu des années 1980, on assiste à une réorientation de la formation des adultes vers le développement de la main-d’œuvre alors que le ministère de l’Éducation adopte une nouvelle politique d’éducation des adultes (Québec, 1984). Plusieurs changements sont introduits à la formation continue, dont l’établissement d’un modèle pédagogique prévoyant l’élaboration et la réalisation de formations à la demande des entreprises ou de d’autres organisations : la formation sur mesure. Ce modèle, issu d’une entente sur la formation de la main-d’œuvre entre les gouvernements fédéral et provincial, est introduit dans les cégeps qui se dotent d’une structure à cet effet.

En 1991, le ministère de l’Éducation introduit un autre changement en mandatant le Collège de Rosemont de développer la formation collégiale à distance. Cégep à distance est ainsi créé pour favoriser l’accès aux études collégiales et participer au développement des compétences des travailleurs.

En 1993, la réforme de l’enseignement collégial introduit les attestations d’études collégiales (AEC). Les cégeps ont dès lors la possibilité d’élaborer et de sanctionner eux-mêmes des programmes répondant aux besoins du marché du travail. Cette capacité d’action sera augmentée lors de la réforme du système d’éducation en 1997.

Toujours en 1993, les Comités sectoriels de main-d’œuvre et la Société québécoise de développement de la main-d’œuvre sont reconnus officiellement comme des acteurs du secteur de la formation continue des cégeps. Leur rôle, tout comme celui de la Commission des partenaires du marché du travail plus tard, gagne en importance au cours de la seconde moitié des années 1990 notamment avec l’adoption de la Loi du 1% en 19952). Ces nouveaux acteurs s’impliquent non seulement dans la planification de la formation continue mais également dans sa réalisation par le financement de projets de formation dans les collèges dans le cadre du Fonds de développement des compétences et de la main-d’œuvre ou par l’achat de cours non-crédités dans le cadre de la Mesure de formation de la main-d’œuvre.

En 2002, le gouvernement du Québec adopte un nouvelle politique d’éducation des adultes et de formation continue. Un accent est mis sur la reconnaissance des acquis et des compétences (RAC) qui, bien que déjà présente dans les cégeps, connaitra un certain développement avec l’adoption d’un cadre général et technique.

En 2008, les ministères de l’Éducation et de l’Emploi et la Solidarité sociale font de l’adéquation formation-emploi, une priorité. Ils invitent le réseau collégial à participer à cet effort notamment par leurs services de formation sur mesure et par le rapprochement de la formation technique avec les besoins du marché du travail. Aucun changement d’organisation des études n’émerge de cette nouvelle orientation.

Un modèle inadapté ?

Ce bref aperçu de l’histoire de l’organisation des études dans le réseau collégial montre que le modèle d’études à temps plein est loin d’être le seul en vigueur. S’il demeure important en formation régulière, il est beaucoup moins présent en formation continue dont l’organisation se caractérise plutôt par sa flexibilité en regard des besoins des adultes et des organisations. Son modèle hétéroclite incorpore plusieurs formats (temps plein, temps partiel, en entreprise, de soirs et fins de semaine, à distance, RAC, etc.) et mobilisent directement acteurs des milieux de l’éducation et du marché du travail. La conclusion d’inadaptation de l’organisation des études post-secondaires à la réalité des étudiants non-traditionnels de Carnevale et al. n’est ainsi qu’en partie valide dans le cas du réseau collégial au Québec. Néanmoins, considérant que les derniers changements majeurs remontent à la fin des années 1990 et que la majorité des étudiants de la formation régulière sont aujourd’hui en emploi, ne serait-il pas pertinent de s’inspirer des développements réalisés en formation continue pour adapter la formation régulière aux besoins de sa population étudiante ?

Ce questionnement nous semble, par ailleurs, des plus pertinent à la présente réflexion sur l’enseignement supérieur amorcée par la ministre David dans le cadre du projet de création d’un Conseil des collèges du Québec. Si l’on cherche effectivement à répondre aux besoins des étudiants comme le mentionne le document de consultation (Québec, 2016), il nous apparait essentiel de prendre en considération les différents modes d’organisation des études présents au sein du réseau et ce qui est devenu une nouvelle norme : le travail salarié pendant les études. Encore faut-il que les consultations dépassent les simples changements de structures et permettent une telle réflexion.

Notes

  1. Ce secteur était désigné comme les Services d’éducation des adultes de 1967 à 1983, puis L’éducation permanente et les Services aux entreprises de 1984 à 1992 avant de devenir la Formation continue depuis 1993 (Bérubé et Gaudet, 2005).
  2. La Loi oblige les employeurs avec une certaine masse salariale à investir minimalement 1 % de ce montant pour la formation de la main-d’œuvre.

Références

Bérubé, C. et Beaudet, G. (2005). La formation continue dans les cégeps depuis 1990: individus et entreprises dans la relation formation-emploi. Montréal : Université du Québec à Montréal. Service aux collectivités.

Bonin, S. (2007). Les étudiants de première génération universitaire. État de la situation à l’Université du Québec. Québec : Université du Québec. Direction de la recherche institutionnelle.

Carnevale, A.P., Smith, N., Melton, M. et Price, E.W. (2015). Learning While Earning: The new Normal. Washington D.C. : Georgetown University. Center on Education and the Workforce.

Doray, P. et Hardy, M. (2003). La collaboration économie-éducation comme mode de planification et de régulation de la formation professionnelle et technique. Dans Hardy, M. (dir.), Concertation éducation travail : politiques et expériences (p. 139-157). Sainte-Foy : Presses de l’Université du Québec.

Fédération des cégeps. (1972). La formation sur mesure pour les adultes. Montréal : l’auteur.

Laplante, B., Street, M. C., Moulin, S., Doray, P. et Verdy, J. (2010). Parcours scolaires et travail salarié : une perspective longitudinale. Montréal : Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. Université du Québec à Montréal.

Québec. Ministère de l’Éducation. (1984). Un Projet d’éducation permanente. Énonce d’orientation et plan d’action en éducation des adultes. Québec : l’auteur.

Québec. Ministère de l’Éducation. (1997). Prendre le virage du succès. Plan d’action ministériel pour la réforme de l’éducation. Québec : l’auteur.

Québec. Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. (2016). Projet de création du conseil des collèges du Québec et de la Commission mixte de l’enseignement supérieur et suggestions de modifications au Règlement sur le régime des études collégiales. Québec : l’auteur.

Québec. Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Science. (1993). Des collèges pour le Québec du XXIe siècle. Québec : l’auteur.

Roy, J. (2008). Le travail rémunéré pendant les études au cégep : un laboratoire sociétal. Recherches sociographiques, 49(3), 501-521.

Extrait

Des chercheurs montrent qu’aujourd’hui, entre 70% et 80% de la population étudiante américaine travaille tout en étudiant. De ce nombre, 67% sont des étudiants et 33% des travailleurs de retour aux études. Le modèle d’organisation des collèges basé sur des programmes d’études à temps plein est désuet, concluent-ils. La situation est semblable au Québec. Est-ce que notre modèle est lui aussi inadapté à la réalité des étudiants d’aujourd’hui ?

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