Juin 2012 | Vol. 3 | N°2

Skills for America’s future

par

Une nouvelle mesure américaine pour la formation de la main-d’œuvre

En octobre 2010, le président Obama annonçait une nouvelle initiative, Skill’s for America’s future pour favoriser la formation et le développement des compétences de la main-d’œuvre via des efforts de collaboration entre les entreprises, les syndicats, les community colleges et autres fournisseurs de formation. Cette initiative s’inscrit dans l’objectif national d’atteindre 5 millions de diplômés des community colleges en 2020. À cause des mouvements démographiques, ces futurs diplômés proviendront en grande partie de populations adultes.

La mesure est largement soutenue, 2 milliards initialement et des rajouts depuis. Essentiellement, la mesure permet à un acteur du milieu du travail (entreprises, associations) d’initier un partenariat avec un ou des community colleges pour mettre sur pied des programmes de formation sur mesure. Les fonds servent à établir les partenariats, à financer les colleges et à animer un réseau de partage de bonnes pratiques.

Aux États-Unis, plus de 2,7 millions de travailleurs de 55 ans et plus prendront leur retraite d’ici 10 à 15 ans. Skills for America’s Future est une réponse directe à ce mouvement démographique.

Voici les mots du président présentant la mesure.

“We want to make it easier to join students looking for jobs with businesses looking to hire. We want to put community colleges and employers together to create programs that match curricula in the classroom with the needs of the boardroom. Skills for America’s Future would help connect more employers, schools, and other job training providers, and help them share knowledge about what practices work best. The goal is to ensure there are strong partnerships between growing industries and community college or training programs in every state in the country.”1)

Hébergée par l’Aspen Institute2)Skills for America’s Future a été créé pour initier et accompagner des partenariats entre les employeurs (aussi les associations industrielles ou autres partenaires) et les community colleges, dans le but de s’attaquer aux enjeux pressants de l’arrimage des compétences aux besoins des entreprises tout en assurant de réelles occasions d’embauche ou de maintien en emploi aux employés. En seulement un an, cette mesure a permis de mettre sur pied ou de développer des projets concertés entre plus de 30 employeurs (ce chiffre peut paraître petit, mais il s’agit principalement de gros employeurs tels Accenture, Motorola Solution, Gap et McDonalds) et 200 community colleges à travers le pays, tout en renforçant plusieurs partenariats stratégiques avec les principales associations industrielles.

En juin 2011, le président annonçait une extension de Skills for America’s Future visant l’industrie manufacturière. C’est le Manufacturing Institute (MI), organisation associée au National Association of Manufacturers (NAM) qui, via le NAM-Endorsed Manufacturing Skills Certification System, est chargée de soutenir les community colleges à former et certifier 500 000 travailleurs d’ici les cinq prochaines années, soit 2011 à 2016. Cet objectif est soutenu par tous les partenaires du système de certification que sont la Society of Manufacturing Engineers, l’American Welding Society, le National Institute of Metalworking Skills, le Manufacturing Skills Standards Council et l’ACT. Plus de 113 community colleges sont associés à cette certification faisant ainsi grossir le réseau des partenaires de la mesure américaine. Bien qu’à première vue on pourrait croire l’objectif de 500 000 travailleurs certifiés irréaliste, notons qu’en 2011 seulement, NAM et ses partenaires ont délivré plus de 84 738 certifications.

Consultez le site du Manufacturing Institute, rubrique « Certifications » pour plus de détails sur les certifications et rubrique « 5 Year Goal » pour en savoir plus sur le volet de la mesure dédié aux secteurs manufacturiers. En outre, l’Observatoire a consacré un article aux certifications du Manufacturing Skill Standards Council (MSSC). On peut le consulter en cliquant sur ce lien.

Skill’s for America’s Future est une mesure intéressante à plusieurs égards. Elle aborde les difficultés méthodologiques d’identification des écarts de compétences en permettant de développer rapidement les compétences requises par les entreprises, là où les besoins se font sentir (skill gap). Nous parlons ici d’initiatives qui sont demand led, les besoins exprimés par ceux qui les ressentent sont le fil conducteur de l’action. Essentiellement, cette mesure tente de briser les barrières entre les ministères de l’emploi et de l’éducation dans l’espoir de créer un continuum (des passerelles simplifiées et accessibles) entre la formation de base, l’éducation des adultes et le développement des compétences lié à l’emploi.

Cette mesure est également intéressante puisqu’elle touche l’ensemble des publics de la potentielle main-d’œuvre active : les jeunes en développement de carrière, mais également les travailleurs en entreprise, les travailleurs en recherche d’emploi, les travailleurs victimes de la délocalisation des activités de production ou de fermetures d’usines, les travailleurs âgés, etc. Une proportion importante d’adultes (en emploi ou non) qui ne disposent pas de la même disponibilité que les jeunes en début de carrière et pour qui l’accès à un emploi est une préoccupation urgente. Autant d’éléments en faveur d’une approche souple et flexible, directement ciblée sur les besoins et rendue possible par le dynamisme et l’accessibilité des community colleges.

Les community colleges3) au cœur de la mesure

Les community colleges sont des établissements d’enseignement supérieur, financés par les fonds publics afin de faciliter l’accès à tous, spécialement aux étudiants de la communauté locale. Un community college offre traditionnellement des certificats ou diplômes d‘enseignement général, préalables à l’intégration aux universités, ainsi que des diplômes liés à l’exercice d’un métier tel qu’infirmière, radiologiste, pompier et bien d’autres disciplines professionnels ou techniques (Certificate ou Associate’s degree). La majorité des programmes ont une durée de deux ans.

Plusieurs community colleges ont établi des passerelles avec les universités pour transférer les crédits dans les universités pour des programmes de plus longue durée et il est possible pour un étudiant de terminer son DES (High school diploma) simultanément à l’acquisition de crédits en lien avec un diplôme décerné par un community college.

Il est généralement accepté que les avantages des études dans un community college sont la proximité avec les besoins locaux, des politiques d‘accessibilité inclusives, des classes de petites dimensions, leur flexibilité en regard de l’offre de formation et les bas coûts en comparaison aux établissements privés.

  • Il existe plus de 1167 community colleges aux États-Unis
  • Ils peuvent accueillir si peu que 1000 étudiants et autant que 150 000
  • Plus de 12 millions d’étudiants fréquentent un community college
  1. Deux tiers sont à temps partiel
  2. L’âge moyen est de 28 ans
  3. La moitié est en emploi

Au Québec,  la situation dans les cégeps propose un portrait différent de la participation des adultes à la formation continue. Entre 1992 et 2004, le nombre de participants à temps partiel à la formation continue des cégeps est passé de 60 585 participant à seulement 14 159 participants, une baisse de plus de 76%, sans que les inscriptions à temps plein augmentent significativement (10 999 participants temps plein en 20044)). En comparaison, en Ontario, plus de 80% des participants à la formation continue des collèges sont en emploi, donc à temps partiel. Cela soulève les questions de l’accessibilité de la formation de niveau technique pour les différentes populations adultes, en particulier celles qui sont en emploi, dans un contexte ou la participation des adultes à la formation continue est en croissance et que la demande de compétences professionnelles et techniques est toujours aussi forte.

Aux États-Unis entre 1973 et 2008, le nombre d’emploi qui demandait un diplôme post-secondaire est passé de 28% à 59%. En 2018, ce nombre devrait grimper à 63%. La moitié de ces emplois demanderont un diplôme décerné par un community college (Associate’s degree)5) ou l’équivalent. Ces chiffres à eux seuls témoignent de la place centrale des community colleges dans la préparation de la main-d’œuvre américaine des industries manufacturières.

Une implication gagnante dans le secteur des télécommunications

Afin d’illustrer concrètement un partenariat dans le cadre de la mesure Skill’s for America’s future et l’apport d’un community college, nous présentons l’initiative de Motorola Solutions Inc. et l’Harper College de l’État de l’Illinois.

En 2011, Motorola Solutions s’est associé à la Choice Scholars Summer Institute de l’Harper College pour fournir des lunchs d’apprentissage hebdomadaires qui permettent aux participants d’apprendre directement des employés de l’entreprise. Les thèmes de ces lunchs d’apprentissage portaient sur la pensée critique, l’innovation, le marketing, la communication ou encore les capacités d’apprentissage. Les employés de Motorola partent d’exemples concrets pour permettre d’établir des liens avec les situations de travail.

Le programme d’été Choice Scholars est offert depuis 2008 aux étudiants qui n’ont pas les notes requises pour être admis dans un programme régulier du collège. Le programme de 4 semaines leur permet d’améliorer leurs compétences dans plusieurs matières afin qu’ils puissent réussir à atteindre le niveau requis pour être admis dans un programme régulier à l’automne.

L’apport des moments Motorola a eu un effet positif sur les participants au programme. Outre la contextualisation des compétences, le contact avec des employés de Motorola a permis à plusieurs participants de se forger une identité professionnelle, de recadrer leur effort en termes de défis liés à un emploi et d’augmenter leur motivation ainsi que leur sentiment de pouvoir réussir. Ces résultats positifs se chiffrent de deux manières. Le taux de succès aux tests d’admission et la rétention pendant le programme régulier qui suit le programme d’été.

  • Plus de 75% d’amélioration aux tests d’admission de lecture et d’écriture et de mathématique
  • 95% de rétention aux cours réguliers pour le semestre d’automne pour les participants au programme d’été, alors que la moyenne du collège est avoisinante des 50%.

Les partenariats directs entre les entreprises et les community colleges parlent de la nécessité de collaboration et de souplesse tant dans l’identification des besoins des industries que dans l’offre de formation. Les obstacles à l’accroissement des compétences par un établissement d’enseignement sont variés pour les adultes, on peut penser que les solutions doivent également l’être. Dans le cas des moments Motorola, l’accroissement de la motivation d’un groupe de participants par une plus grande proximité avec le milieu du travail et l’importance des compétences génériques sont des objectifs importants. Les partenariats de Skills for America’s Future mettent en place des dispositifs très variés, mais ils sont toujours en lien avec des problématiques locales d’emploi et de pénurie.

En travaillant intensément ensemble, les entreprises et les community colleges ont fait passer le modèle éducatif d’un modèle axés sur les résultats académiques vers un modèle qui est entièrement basé sur les besoins des manufacturiers. Les nouveaux manufacturiers qualifieraient certainement ce modèle de just-in-time ou les collèges, les entreprises et les étudiants acquièrent ce dont ils ont besoin pour être prospère.

Appel aux expériences prometteuses

Centre de formations professionnelle et cégeps

Les community colleges américains font figure d’acteurs innovants, grâce notamment à leur capacité à établir des partenariats divers avec tous les acteurs dont les entreprises (là où les besoins se font ressentir), grâce à leur flexibilité dans l’offre de programmes et grâce à leur ancrage dans les besoins réels des communautés. On relève mainte initiatives qualifiées de succès en regard de la préparation de la main-d’œuvre de demain, notamment pour les diverses populations adultes qui ont perdu leur emploi ou qui travaillent dans des secteurs à transformation rapide. Et chez nous, quelles sont les expériences d’avenir qui émergent dans les différents milieux ?

Notes

  1. Office of the Press Secretary. President Obama to Announce Launch of Skills for America’s Future Program will Create Job Training Partnerships in all 50 States, The White House, October 04, 2010
  2. LAspen Institute est la porte d’entrée de plusieurs programmes américains qui soutiennent entre autres les initiatives qui visent favoriser l’insertion économiques de ceux qui peinent à s’adapter à une économie en transition. Outre la mesure Skills for America’s Future, l’institut chapeaute également un programme de financement pour micro entreprises Microenterprise Fund for Innovation, Effectiveness, Learning and Dissemination (FIELD) ainsi que l’importante Workforce Strategies Initiative (WSI).
  3. Bien que le système d’éducation post-secondaire américain présente plusieurs similarités avec le système québécois, il est hasardeux d’établir un parallèle complet entre les community colleges et les cégeps d’ici. Lorsque l’on parle de formations liées à l’exercice d’un métier, les programmes des centres de formation professionnels s’apparentent aussi aux programmes des community colleges.
  4. Source : MEQ BIC mars 2005, données tirées d’un rapport produit par le CIRDEP. Bélanger, P. et Robitaille, M., 2007, La formation continue, un mandat incontournable des cégeps. Recherche-action sur le développement de la formation continue dans les cégeps. Montréal: CIRDEP/UQAM.
  5. Help Wanted: Projections of Jobs and Education Requirements through 2018 – Georgetown University’s. Center on Education and Workforce.

Extrait

Par cette mesure originale, nos voisins américains ouvrent leurs collèges aux attentes du monde du travail.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

Observatoire compétences-emplois (OCE)
1205, rue Saint-Denis
Pavillon Paul Gérin-Lajoie, local N-5920
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