Quand un projet de formation part en vrille…
par Camille Boutillier
Publié dans le Bulletin de l’OCE : VOL.12 – 2025
Imaginez : 8h27. La salle est froide, le vidéoprojecteur clignote rouge, le câble HDMI introuvable. La connexion est trop lente pour charger quoi que ce soit. Il est 8h45. Trois participants sont là, deux arrivent en râlant. Ils n’ont reçu ni agenda ni consignes. Un vous demande si c’est bien aujourd’hui qu’on parle des nouvelles normes. Ce n’est pas au programme.
Vous commencez tant bien que mal. Un participant vous coupe : « Franchement, c’est trop théorique. » L’ambiance se tend. En sous-groupes, personne ne comprend la consigne. Un participant quitte la salle. Le document de travail ne se charge pas. Des discussions à voix basse au fond de la salle se font entendre, ainsi que le cliquetis des touches d’un participant qui fait probablement tout autre chose sur son ordinateur. Il est 9h20.
Exagéré ? Oui, un peu. Mais chaque formateur ou formatrice a déjà connu un moment de flottement, un accroc, un imprévu qui bouscule le déroulement prévu du cours.
Ce scénario cauchemardesque cumule volontairement les difficultés… ce qui arrive rarement dans la vraie vie. Mais il illustre ce que redoutent beaucoup de professionnels : voir une formation bien intentionnée déraper et perdre en efficacité.
Heureusement, la réalité est souvent moins dramatique. Et avec un peu d’expérience, ou quelques bons réflexes, il est possible d’éviter que ces situations ne nous fassent perdre pied.
1. Qu’est-ce qui fait que des projets partent en vrille ?
Les projets de formation ne dérapent que rarement pour une seule raison. C’est souvent l’accumulation de facteurs humains, techniques et organisationnels qui fait basculer l’équilibre : un décalage entre les attentes des participants et les intentions pédagogiques, des objectifs flous, une communication insuffisante, une mauvaise planification. Autant de sources de malentendus, de frustration et parfois de retrait.
Former, c’est composer avec des dynamiques humaines complexes : frustration face à un contenu difficile, souvenirs négatifs d’anciennes formations, décalage de valeurs, stress, fatigue. Ces éléments ont un effet sur le sentiment d’efficacité personnelle (Bandura, Savoirs, 2004) des apprenants, parfois aussi du formateur, avec des répercussions directes sur l’engagement et la qualité de la relation pédagogique.
À cela s’ajoutent les biais cognitifs, ces raccourcis mentaux qui influencent aussi bien les formateurs que les apprenants. Ils modèlent nos interprétations, biaisent nos réactions et peuvent freiner l’ouverture au changement. Pour explorer plus largement ces mécanismes et apprendre à mieux les identifier, la ressource shortcogs.com est très utile.
Le podcast C’est quand la pause ?, dans son épisode 54, propose également une belle entrée en matière. Trois biais clés y sont abordés, biais de confirmation, effet Dunning-Kruger, biais de statu quo, avec des exemples parlants et quelques stratégies concrètes pour en limiter les effets.
Enfin, un article éclairant, publié dans le 1er bulletin de l’OCE par Jihène Hichri et Camille Jutras, met en lumière deux biais fréquents en formation : le biais d’automatisation et l’effet Dunning-Kruger. En plus de proposer des pistes d’intervention, les autrices s’appuient sur une revue de littérature issue de la recherche scientifique, offrant ainsi un éclairage approfondi et rigoureux sur ces phénomènes.
La technique n’est pas en reste : connexion instable, matériel défaillant, locaux inadaptés… Tous ces éléments peuvent briser la dynamique, en distanciel comme en présentiel.
À cela s’ajoute parfois une pression autour de l’usage de l’IA ou d’outils numériques mal maîtrisés, qui peut générer du stress supplémentaire ou fragiliser la posture du formateur.
Et puis, il y a l’imprévu. Former, c’est composer avec l’inattendu : une urgence de dernière minute, un participant qui disparaît sans explication, une tension qui surgit sans prévenir. Même une consigne mal comprise ou un changement de dernière minute peuvent fragiliser l’équilibre initialement établi.
Ajoutez à cela une évaluation mal anticipée… et la formation peut vite battre de l’aile.
2. Comment rectifier le tir ?
Même quand une formation dérape, tout n’est pas perdu. Ce qui fait la différence, c’est la posture : garder son calme, faire preuve de souplesse et s’adapter en temps réel.
L’humour, l’autodérision et la transparence désamorcent souvent les tensions. Reconnaître que « quelque chose ne se passe pas comme prévu » permet de normaliser l’imperfection et de maintenir le lien avec le groupe.
Cela peut passer par un ajustement du contenu, un changement de rythme ou une activité alternative. L’essentiel est de rester connecté à ce que vivent les participants : que peut-on faire ici et maintenant pour avancer ensemble ?
Parfois, sortir brièvement du cadre pédagogique permet de relancer l’engagement du groupe : prendre le temps d’écouter, de reformuler, de clarifier les attentes. Cela suppose d’avoir posé, dès le début, son style et ses intentions, pour offrir un cadre clair et sécurisant.
Enfin, s’appuyer sur la force du collectif reste une ressource précieuse : échanges entre pairs, analyse de pratique. Car ces moments difficiles, loin d’être des échecs, nourrissent aussi l’expérience, la créativité et la résilience des formateurs.
Dès lors, comment capitaliser sur ces ajustements pour en tirer des enseignements utiles ?
3. Pas de boule de cristal, mais quelques bons réflexes !
Les moments de flottement ou d’échec, aussi inconfortables soient-ils, font partie du métier. L’idée n’est pas d’avoir réponse à tout, mais d’enrichir sa boîte à outils au fil de l’expérience. Ce n’est pas l’absence de formations ratées, mais la capacité à en faire des leviers d’apprentissage qui nourrit la pratique professionnelle.
Reconnaître qu’une formation part en vrille demande du recul et du courage. C’est une posture réflexive, lucide qui permet de reprendre la main, de questionner ses pratiques et de mieux préparer les futures interventions.
Cela passe aussi par l’identification de sa marge de manœuvre. Tout n’est pas maîtrisable, mais beaucoup peut être influencé : le contenu, l’animation, certaines modalités. Savoir sur quoi on a prise, ce qu’on peut négocier ou faire remonter permet d’éviter l’impuissance… comme l’illusion du contrôle total.
Enfin, certains ajustements se jouent bien avant le jour J. Poser les bonnes questions sur le contexte, les objectifs, les attentes ; clarifier les intentions avec les commanditaires et les participants ; participer à la conception quand c’est possible… Autant de gestes professionnels qui sécurisent l’ensemble du dispositif et favorisent la réussite des projets futurs.
En somme, ce ne sont pas les petits ratés qui font trébucher un projet, mais la façon dont on les anticipe, les accueille et ce qu’on en fait.
Références
Le sentiment d’auto-efficacité Autour de l’œuvre d’Albert Bandura. (2004). Savoirs, (Hors série), https://shs.cairn.info/revue-savoirs-2004-5?lang=fr.
Meinertzhagen, L., Robyns, J. et Roland, N. (2025, 26 mai). Les biais cognitifs en formation. Dans C’est quand la pause?. CQLP. https://www.cqlp.xyz/episode/les-biais-cognitifs-en-formation
Extrait
Pourquoi certains projets de formation rencontrent-ils des difficultés malgré des intentions solides ? Facteurs humains, contraintes techniques, imprévus de dernière minute ou biais cognitifs : de nombreux éléments peuvent fragiliser une dynamique de formation. Mais avec une posture réflexive, des ajustements en temps réel et une bonne préparation en amont, ces situations deviennent autant d’opportunités d’apprentissage.Un article qui met en lumière les causes possibles et les leviers d’action pour mieux sécuriser ses projets de formation.
