Novembre 2018 | Vol. 9 | N°2

New-collar workers, la main-d’œuvre du 21e siècle

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Au siècle dernier, il y avait une distinction bien nette entre cols blancs et cols bleus. Aujourd’hui, la ligne de démarcation entre ces deux catégories s’estompe à la faveur des « new-collar workers ». 

Ce néologisme, introduit en 2016 par Ginni Rometty, PDG d’IBM, va d’abord s’appliquer aux salariés qui occupent les nouveaux emplois de l’industrie numérique tels que les analystes en cybersécurité, les concepteurs d’applications, les spécialistes de l’infonuagique, etc. (New-collar worker, wiki)

À l’origine de la notion, il y a la forte demande de main-d’œuvre qualifiée à laquelle le système d’éducation ne répond plus. En 2016, le Bureau américain des statistiques du travail (Bureau of Labor Statistics) atteste du phénomène en montrant, chiffres à l’appui, que la demande pour les diplômés en technologie de l’information et des communications est d’ores et déjà deux fois supérieure à l’offre. (TechForce Foundation, 2018)

Dès lors, les acteurs de l’industrie numérique vont réfléchir aux compétences que nécessitent ces emplois pour constater qu’ils exigent une combinaison de compétences spécifiques – que l’on acquiert dans une formation professionnelle ou technique – avec une base de connaissances issue de l’enseignement supérieur, mais pas forcément un diplôme de premier cycle universitaire. (Ohm, 2018) D’où le positionnement intermédiaire des new collar workers. Sur cette base, ils vont inviter les entreprises à s’affranchir du diplôme de premier cycle universitaire comme condition d’embauche. (Eichler, 2018)

Une notion pour désigner la main-d’oeuvre de l’industrie 4.0

L’industrie manufacturière va très vite s’emparer de la notion. Car tout comme les ordinateurs ont envahi la vie quotidienne, ils ont gagné les usines. (Boisvert, 2018 : avril) Aujourd’hui, les travailleurs doivent détenir de nouvelles compétences pour travailler dans les entreprises 4.0. Les voici bien définies par Sarah Boisvert, auteure d’un ouvrage qui fait mouche : The New Collar Workforce, An Insider’s Guide to Making Impactful Change in Manufacturing and Training. D’ailleurs, s’il y a un ouvrage à se procurer, c’est celui-là, tellement il est inspirant sur le sujet.

Manufacturers expect new collar workers to have the digital skills needed to « run automation and software, work with CAD files and programs (such as Fusion 360 and Autodesk), program sensors, maintain robots, repair 3D printers and collect and analyze data, » […].  Other tech skills common to new collar workers include but are not limited to cloud computing maintenance, security analysis and testing, data mining and statistical analysis, data storage engineering and management, user interface design and operational and maintenance skills for advanced machining equipment. New equipment, including additive manufacturing and 3D printing, requires machine managers and programmers. The IoT (internet des objets) also brings real-time equipment maintenance to the forefront of operational management and decision-making. (Crawford, 2018)

Les acteurs de l’industrie manufacturière vont aussi conclure que ces compétences, bien que supérieures à celles des cols bleus d’antan, ne nécessitent pas pour autant un diplôme d’ingénieur. (Boisvert, 2018 : mai)

 

Une main-d’oeuvre que l’on doit former autrement

Cette prise de conscience va amener les grands acteurs industriels à envisager de nouveaux bassins de recrutement et de nouveaux dispositifs de formation.

Jen Crozier, présidente de la Fondation internationale d’IBM, va attirer l’attention sur les « poches cachées de talents et de compétences » : des gens qui n’ont pas eu accès à un parcours scolaire qualifiant, des femmes qui retournent sur le marché de l’emploi, des anciens combattants, etc. IBM et d’autres sociétés, dira-t-elle, font preuve de créativité en travaillant en partenariat avec des leaders de l’éducation et du gouvernement pour qualifier cette main-d’œuvre. (Househ, 2018)

Les grandes entreprises vont aussi s’allier aux établissements d’enseignement pour créer de nouveaux programmes de formation initiale. Le programme Pathways in Technology (P-Tech) d’IBM (Schindelheim, 2018) qui permet aux étudiants du secondaire d’obtenir des diplômes professionnels dans le cadre d’un programme de six ans et le partenariat entre Delta Air Lines et 37 écoles de maintenance aéronautique sont souvent cités à cet effet. (Spector & Cappetta, 2017)

Les fab labs à la rescousse

L’impact va aussi se faire sentir sur les écoles qui vont se doter de laboratoires de fabrication (fab labs) et d’ateliers de fabrication numérique (makerspace). Des écoles publiques telles que le MC2 STEM High School de Cleveland, dans l’Ohio ont redéfini les programmes pour les utiliser dans toutes les matières y compris l’histoire, l’art, les langues et la littérature anglaise. (Boisvert, 2018 : mai) Au Québec, la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys expérimente la même chose 1) Elle est même la première au Canada à le faire.

Il est vrai que les fab labs 2) ont un potentiel de transformation considérable en éducation parce qu’ils mettent à la portée de tous la conception et la réalisation d’objets. Plus que tout autre dispositif, ils permettent de réconcilier ce que l’école a longtemps dissocié, le savoir et le faire.

Par conséquent, ils ont tout ce qu’il faut pour attirer des candidats dans les emplois manufacturiers. C’est le constat fait par Sarah Boisvert à l’issue d’une étude menée auprès de 200 fabricants américains (Boisvert, 2017). Son étude portait sur les compétences dont ils ont besoin pour les postes de techniciens et d’opérateurs pour lesquels ils éprouvent d’importantes difficultés de recrutement. Leurs réponses, dira-t-elle, l’ont aiguillé sur les fab labs. (Toure, 2018)

C’est ainsi qu’elle a créé le Fab Lab Hub dont la mission est de former la new-collar workforce pour l’industrie 4.0. Le Fab Lab Hub fait parti du réseau international des Fab labs basé au MIT Center for bits & atoms, il propose un programme de formation national sanctionné par des badges numériques. Entre autres formations, il y a celles-ci : Design for 3D PrintingIntroduction to CAD DesignFundamentals of SLA 3D PrintingTroubleshooting FDM 3D PrintersLaser Safety in Manufacturing. Les badges numériques, dira-t-elle, permettent de développer les compétences spécifiques dont ont besoin les entreprises manufacturières. (Toure, 2018) « Avec plus de 200 fab labs aux États-Unis, nous sommes en mesure de rejoindre une grande diversité d’étudiants à travers le pays, dans les zones urbaines et rurales, pour l’apprentissage pratique du badge numérique. Les cours peuvent être suivis en ligne ou en personne dans un établissement local ». (Boisvert, 2018 : avril)

Les badges numériques sont des micro-certificats qui attestent de la maîtrise de compétences spécifiques. À l’aide de photos, documents et vidéos, les apprenants décrivent le problème et documentent tout le processus utilisé pour le résoudre. L’employeur peut ainsi apprécier la pensée critique, les savoir-faire, les compétences en mathématiques, etc. L’évaluation est réalisée au moyen d’un test standard, mais ce qui intéressent les employeurs dira Sarah Boisvert, c’est la section qui montre comment l’apprenant s’y est pris. (Boisvert, 2018 : avril)

Une notion pour rénover l’image de l’industrie manufacturière

Dans ce milieu, la notion de new collar worker va aussi être utilisée pour signifier au public que l’usine du XXIe siècle a peu à voir avec celle de nos grands-parents et de nos parents. (Crawford, 2018) (Boisvert, 2018 : mai) « Dans de nombreuses usines, vous auriez du mal à dire qui travaille dans les ateliers et qui est le responsable de l’usine. » (Breen, 2017)

L’usage des notions new collar workers et new collar jobs va aussi s’avérer une source d’inspiration pour promouvoir autrement les emplois manufacturiers. Selon Philip Zelikow, professeur d’histoire à l’Université de Virginie, le fait d’estomper la frontière entre cols bleus et cols blancs ouvre des perspectives. « Lorsque vous demandez aux jeunes s’ils souhaitent travailler dans l’industrie manufacturière, dit-il, ils disent non car c’est perçu comme un travail de col bleu. Mais demandez-leur s’ils veulent travailler dans l’aérospatiale et ils répondent oui. » (Eichler, 2018)

Les néologismes new collar workernew collar job et new collar workforce donnent une image forte de la rupture entre l’ancien monde du travail qui perdure et celui qui s’installe sous nos yeux. Il est dommage que ces notions en français n’aient pas cette puissance d’évocation. Intraduisibles, elles suscitent plutôt le sourire.

Notes

  1. Voir la page d’accueil Fab lab CSMB.
  2. Il existe une myriade de définitions de fab labs. En voici une parmi d’autres. « Les FabLabs ont vu le jour dans les années 90 au MIT et se déploient dans le monde depuis 2007. Ces espaces dédiés à la création, au partage et aux nouvelles technologies, permettent à des novices comme à des experts de fabriquer de nouveaux objets, de réparer ou détourner des objets existants, de réaliser des projets, de se former, etc. Que l’on soit un bidouilleur, un enfant, un professionnel, un étudiant, un sénior ou un simple curieux, chacun a sa place au FabLab. Imprimante 3D, découpeuse laser, fraiseuse numérique, découpeuse vinyle, ou encore machine à coudre, sont des exemples de ce que l’on peut trouver dans un FabLab. Vous ne savez pas vous en servir ? C’est aussi à ça que sert le lieu : favoriser la rencontre, l’échange, le partage et l’apprentissage. Au-delà des machines, le FabLab permet la confrontation de compétences et de domaines complètement différents. » Source : Association pour la Culture Numérique et l’Environnement (ACNE).

Références

Extrait

Un néologisme introduit en 2016 par la PDG d’IBM qui va d’abord s’appliquer aux salariés qui occupent les nouveaux emplois de l’industrie numérique. L’industrie manufacturière la reprend vite à son compte pour décrire la main-d’oeuvre de l’industrie 4.0.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

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