Les écosystèmes de compétences, l’exemple de l’Australie
À la fin des années 1990, en Australie, les acteurs politiques et économiques sonnent l’alarme. Le pays est aux prises avec une problématique que nous connaissons ici aussi. Alors que dans certains secteurs d’activités, les employeurs ont de la difficulté à recruter du personnel doté de qualifications adéquates, bon nombre de travailleurs australiens sont surqualifiés pour l’emploi qu’ils occupent. Il y a donc un déséquilibre entre l’offre et la demande de compétences. Pour trouver une solution à cette problématique complexe, le gouvernement australien a conçu et mis sur pied un programme ambitieux autour de la notion d’écosystème de compétences.
Qu’est-ce qu’un écosystème de compétences ?
L’initiative australienne prend son inspiration dans les travaux d’un universitaire américain, David Finegold, repris ensuite par John Buchanan et son équipe de l’Université de Sydney (Australie). La notion d’écosystème de compétences (skill ecosystem) a été présentée pour la première fois par David Finegold à la fin des années 90. Ce chercheur s’intéressait aux grappes industrielles informatique et biomédicale de la Silicon Valley en Californie et cherchait une notion pour comprendre le formidable développement de cette région. À l’origine, la notion est appliquée au high-skill ecosystem (HSE) de la Silicon Valley qu’elle contribue à décrire (Finegold, 1999); une étude brillante qui reste aujourd’hui d’actualité pour comprendre le phénomène. Toutefois, Buchanan et ses collaborateurs vont l’étendre à des environnements moins riches estimant que la notion peut permettre de comprendre pourquoi, dans certaines industries ou régions, les bassins de compétences demeurent faibles ou, à tout le moins, en de ça de la demande (Buchanan et al, 2001).
Lorsqu’est venu le temps d’opérationnaliser la notion, le gouvernement australien a retenu cette définition simple : « A skill ecosystem is a self-sustaining network of workforce skills and knowledge in a industry or region ». Plus que la définition elle-même, c’est la métaphore biologique qui est suggestive. Elle évoque tout de suite une constellation d’éléments interreliés en mouvement dans le temps, où l’action des organismes, des entreprises et des individus – mené chacun par leur raison d’agir propre – conduit à un résultat qui dépasse les effets recherchés par les uns et les autres. Le résultat peut être bon, comme ce fût le cas pour la Silicon Valley, ou moins bon, ce qui est malheureusement plus fréquent. Lorsqu’il est moins bon, la métaphore est puissante puisqu’elle suggère que le remède c’est une action régionale ou sectorielle plus concertée, avec une vision et des objectifs communs, ce qui nécessite de casser le travail « en silo ».
Un écosystème de compétences est ainsi le résultat d’un système en évolution constante constitué d’éléments qui influent directement ou indirectement sur le développement des compétences de la main-d’œuvre dans une industrie ou sur un territoire. L’écosystème comprend, entre autres, le système d’éducation et de formation, les entreprises, l’environnement politique et réglementaire et finalement, les individus. Voici le schéma proposé par le gouvernement australien.
Source : Windsor, K. et Alcorso, C., 2008, p. 5
Le programme australien
L’approche des écosystèmes de compétences est holistique. À l’origine, il y a une forte volonté politique d’intégrer le développement de la main-d’œuvre et le développement économique. Le traditionnel focus sur le système d’éducation et de formation pour développer les compétences de la main-d’œuvre doit être complémenté par une approche plus large interpellant la productivité du travail et la croissance économique. L’approche des écosystèmes de compétences en est aussi une de proximité puisqu’elle propose la conception et la mise en œuvre de stratégies de développement des compétences de la main-d’œuvre dans le cadre de projets de développement économique d’une industrie ou d’une région. Les premiers projets ont vu le jour en 2002. Pour plus de détails sur les projets, voir la page du Programme national des écosystèmes de compétences sur le site du State Training Services du NSW Department of Education and Communities en consultant la rubrique Demonstration Projects – Information Sheets.
Bien sûr, un programme de cette nature n’est pas facile à mettre en œuvre. Sans surprise, l’évaluation de programme à la mi-parcours (Windsor, 2006) a permis de mettre en lumière plusieurs difficultés. D’abord, il s’agit d’un programme ambitieux dont les objectifs sont des changements structuraux qui prennent du temps à se mettre en place. Ensuite, les écosystèmes de compétences regroupent des acteurs provenant de divers groupes d’intérêts. C’est là une des grandes forces du programme, mais c’est aussi l’essentiel du défi puisqu’il faut faire travailler ces acteurs ensemble à la réalisation d’un objectif commun. Entre autres, une des difficultés majeures réside dans la tension fondamentale entre les deux rationalités, celle du monde de l’éducation et celle du travail. Une liste détaillée des difficultés identifiées et des recommandations avancées est présentée dans le rapport (Windsor, 2006, pp. 6-7).
Certains constats positifs ont aussi été soulignés : les projets ont bien fonctionné dans les écosystèmes matures où les intervenants avaient une compréhension commune et partagée des problématiques à adresser. L’exercice d’évaluation a permis de définir de manière plus précise et opérationnelle les différents éléments à considérer lors de la mise en place d’une approche écosystémique de développement de compétences. Par ailleurs, le rapport d’évaluation propose un exemple de cheminement critique pour la mise en place d’un tel projet, outil intéressant et bien documenté.
Conclusion
Bien qu’elle soit ambitieuse, l’approche des écosystèmes de compétences facilite l’alignement des actions des différents intervenants qui peuvent agir sur l’offre et la demande de main-d’œuvre dans une région ou dans une industrie. Actuellement d’autres pays s’y intéressent, notamment la Pologne, la Grande-Bretagne (Écosse) et la Nouvelle-Zélande et l’OCDE considère qu’il s’agit là d’une excellente approche pour concevoir des stratégies locales de développement de compétences (OCDE, 2011 : 32).
Au Québec, nous connaissons aussi le déséquilibre entre l’offre et la demande de main-d’œuvre qualifiée. Ici aussi, il y a une multitude de mesures et de programmes provenant de différents ministères dont la mise en œuvre se fait trop souvent en silo, un fait déploré par ceux et celles qui les opérationnalisent à la base, en région. Tout de suite, comme ça, pensons à deux programmes qui ont tout pour fonctionner ensemble dans une logique de développment d’écosystèmes de compétences : les créneaux d’excellence des régions du MDEIE et les mutuelles de formation d’Emploi-Québec et de la CPMT.
Références
Buchanan, J., et al., 2001. Beyond Flexibility : Skills and Work in the Future. Sydney : New South Wales Board of Vocational education and Training. (Étude disponible sur le site du programme australien).
Buchanan, J., 2006. From ‘skill shortages’ to decent work: the role of better skill ecosystems. Sydney: New South Wales Board of Vocational Education and Training. (Étude disponible sur le site du programme australien).
Finegold, D., 1999. Creating self-sustaining, high-skill ecosystem. Oxford Review of Economic Policy, 15(1), pp. 60-81.
OCDE, (2011). Élaborer une stratégie en faveur des compétences, Réunion du Conseil au niveau des ministres, 25-26 mai 2011. Paris : OCDE.
Payne, J., 2007. Skills in context : what can the UK learn from Australia’s skill ecosystem projects? SKOPE Research Paper No 70. Oxford : Centre on Skills, Knowledge and Organisational Performance Oxford and Cardiff Universities.
Windsor, K. et Alcorso, C., 2008. Skills in context, a guide to the skill ecosystem approach to workforce development. Sydney : Department of Education and Training. (Publication disponible sur le site du programme australien, voir l’encadré “Related Information” au bas de la page).
Windsor, K., 2006. Skill Ecosystem National Project. Mid-Term Evaluation Report. Darlinghurst (Australia): New South Wales Departement of Education and Training. (Publication disponible sur le site du programme australien, voir l’encadré “Related Information” au bas de la page).
Extrait
À la fin des années 1990, en Australie, les acteurs politiques et économiques sonnent l’alarme en matière de qualification de la main d’œuvre. Le pays est aux prises avec une problématique que nous connaissons bien ici au Québec. Alors que dans certains secteurs d’activités, les employeurs ont de la difficulté à recruter du personnel doté de qualifications adéquates, bon nombre de travailleurs australiens sont surqualifiés pour l’emploi qu’ils occupent. Il y a donc un déséquilibre entre l’offre et la demande de compétences. Pour trouver une solution à cette problématique complexe, le gouvernement australien a conçu et mis sur pied un programme ambitieux autour de la notion d’écosystème de compétences.

