Mars 2013 | Vol. 4 | N°1

La VAE française, un modèle exemplaire

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Dans cet article, nous reprenons les typologies de Patrick Werquin et de Roslyn Cameron (voir autre article de ce numéro), pour démontrer que la VAE française est exemplaire. D’abord par l’ampleur et la nature des ressources mises à disposition des personnes pour les soutenir dans leur démarche et ce, de l’information à la validation, en passant par le conseil, l’orientation et l’accompagnement. La VAE est un système.

Ensuite, la méthode comme telle, « de mise en mots de l’expérience » où le candidat est amené à décrire sa pratique professionnelle en fonction d’un référentiel compétences et à présenter son dossier devant un jury, composé d’enseignants et de professionnels du métier. C’est là un exercice fort exigeant, sur laquelle la VAE française est souvent critiquée, sous prétexte qu’elle favorise ceux et celles qui maîtrisent la parole et l’écriture. N’en demeure pas moins que cette méthode est la plus formatrice qui soit par sa dimension réflexive et globale. Elle est, et c’est nous qui l’affirmons, l’approche « humaniste » par excellence décrite par Roslyn Cameron.

Un système intégré

Les critères qu’utilise Patrick Werquin pour déterminer si un pays a un système de reconnaissance des acquis de l’apprentissage formel ou informel (RAANFI) sont les suivants : vision stratégique et politique supportées par un cadre légal ou consensus politique, dispositifs de RAANFI dans tous les secteurs de l’éducation et de la formation et à tous les niveaux, accès universel, programmes de financement, système d’assurance qualité et évaluation du système (données, recherches, etc.) et enfin, participation significative de la population. La VAE française répond à tous ces critères et même davantage. Voyons cela.

 

Un cadre légal

La VAE française fait l’objet d’une loi exhaustive qui définit l’accès et les bases du mode de fonctionnement du dispositif, dont les modalités de validation (Loi de modernisation sociale de 2002 – chapitre II, section 1, articles 133 à 146).

 

Accès et procédures universels

La VAE c’est d’abord un droit individuel (article 133) pour toutes les personnes engagées dans la vie active dès lors qu’elles peuvent faire valoir trois ans d’expérience (article 137), pour lequel les salariés peuvent obtenir un congé (article 133). La loi donne accès à toutes les certifications inscrites au Répertoire nationale des certifications professionnelles (RNCP) qu’elle institue (article 134), ce qui signifie à tous les diplômes et titres professionnels délivrés au nom de l’État (article 134). Pour l’heure, si moins de la moitié des 15 mille certifications françaises sont inscrites au RNCP (en 2012, il y en avait 6 920 plus précisément), c’est parce que les certificateurs doivent réécrire les référentiels en termes de compétences pour que les diplômes et titres soient accessibles par la VAE et que certains d’entre eux, dont les universités qui ont à elles seules plus de 12 milles certifications, tardent à faire.

Les procédures de VAE sont aussi inscrites dans la loi. Et elles se distinguent par uneapproche globale et professionnalisante. Là-dessus, les artisans de la VAE ont joué d’audace en obligeant les institutions d’enseignement et les autres certificateurs : (1) à mettre en place des modalités d’évaluation non scolaires (élaboration d’un dossier de présentation de l’expérience par le candidat qui emprunte la forme d’un récit, entretien avec jury sur la base de ce dossier ou mise en situation professionnelle réelle ou reconstituée); (2) à inclure des experts du milieu professionnel sur les jurys de validation; et (3) à permettre l’obtention d’une certification complète sur la seule base de la validation de l’expérience, sans passer par la formation. Tous ces éléments font l’objet de l’article 134 de la Loi.

Quant au consensus politique sur la VAE, il existe depuis le début. Pour le démontrer, rien ne vaut de rappeler la tension entre les partenaires sociaux et l’État relatif à l’inscription des certifications au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). En effet, ils auraient souhaité que les Certificats de qualification (CQP) des branches professionnelles y soient inscrits de droit, à l’instar des diplômes et titres délivrés au nom de l’État, plutôt que d’y être inscrits sur demande.

L’État français et les partenaires sociaux investissent dans la VAE

En amont de la VAE, il y a des ressources pour l’information, le conseil et l’orientation que sont les Centres ou Points Information Conseil (PIC), des structures régionales qui aident les candidats à évaluer la pertinence d’un projet, qui les orientent vers le bon certificateur et leur fait connaître les sources de financement. L’État a conçu ces structures pour « permettre d’analyser la situation du demandeur de façon plus globale et neutre que ne le ferait un valideur, qui serait tenté de ne prendre en compte les situations des personnes accueillies que par rapport aux seules certifications qu’il dispense ». (Mayen & Perrier, 2009 : 172)

Ensuite, il y a de nombreuses sources de financement possibles pour l’accompagnement étant entendu par ce terme, l’aide méthodologique pour le montage du dossier de présentation de l’expérience et pour la préparation à l’entretien avec le jury ou à la mise en situation professionnelle. Les coûts de l’accompagnement varient entre 500 et 2000 Euros. Pour les salariés, l’accompagnement peut être financé dans le cadre du Plan de formation de l’entreprise ou du Droit individuelle à la formation (DIF). Dans ces deux cas, l’employeur est consulté, quand ce n’est pas lui qui a pris l’initiative de la démarche en mettant sur pied un dispositif collectif de VAE dans son entreprise. Les salariés peuvent aussi utiliser leur Congé individuel de formation (CIF), entre autres, lorsqu’ils ne veulent pas que leur employeur soit au courant de leur démarche de VAE. Pour les demandeurs d’emploi, l’accompagnement peut être financée par les Associations pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (ASSEDIC) et d’autres sources. Et pour d’autres clientèles, il existe aussi d’autres sources de financement. Pour se faire une idée de l’ampleur de toutes ces ressources, il suffit de consulter le Portail de la validation des acquis de l’expérience du gouvernement français (vae.gouv.fr) sans compter les portails régionaux sur la VAE.

Participation significative

La participation des individus y est à ce point significative que la VAE est considérée comme une quatrième voie d’accès aux certifications aux cotés de la formation initiale, de l’apprentissage et de la formation continue (à laquelle elle peut être liée en cas de validation partielle).

Un système qui fait l’objet d’un monitorage important

Le développement de la VAE est suivi de près par l’État via des statistiques nationales collectées par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social et de rapports d’évaluation commandés par le gouvernement, dont celui d’Éric Besson et de Vincent Merle en 2008. Sans compter les travaux de recherche sur le phénomène qui sont, dans ce pays, fort nombreux.

La VAE française favorise d’abord le développement des personnes

Si on reprend la typologie de Roselyn Cameron, la VAE française est plus près du « developmental model » que du « credential model ». On pourrait développer longuement sur cette caractéristique de la VAE française puisqu’elle teinte profondément tous les dispositifs, ce dont témoignent les travaux scientifiques sur le sujet. Pour en donner une idée, voici un court extrait sur l’activité des jurys de validation, de la part de chercheurs qui l’ont beaucoup analysée et qui montre bien la réserve des français à l’égard d’une méthode privilégiée par la plupart des pays anglo-saxons et par le Québec aussi.

L’activité collective [un jury est composé de plusieurs personnes, dont la moitié proviennent du milieu du travail] prend la forme d’échanges qui portent sur des capacités globales en lien à une expérience globale et non pas sur la mise en correspondance de capacités partielles avec des éléments partiels de l’expérience. Dans les jurys qui cherchent à mettre en correspondance, terme à terme, les connaissances ou capacités, plus partielles, on observe un phénomène inattendu : la décomposition du dossier à partir de la décomposition des capacités et connaissances aboutit à ce que les membres du jury soient tentés de valider tous les critères partiels tout en exprimant leur insatisfaction. On retrouve ainsi ce type de formule : « c’est un bon candidat, il devrait avoir son diplôme, mais ça ne nous va pas, ça ne correspond pas […] il a telles connaissances, telles capacités, mais au fond, ce n’est pas un ingénieur…». En cela, ils confirment que l’activité d’un professionnel ne se laissera jamais enfermer dans un référentiel et que [l’expérience] ne se résume donc pas à une somme de connaissances et de capacités.(Métral & Mayen, 2008 : 188)

Cette approche, la VAE la doit à la posture des artisans de la VAE qui, pour reprendre les propos de l’eux d’eux, « contraignait à quitter le terrain ferme des modes de validations scolaires (les épreuves, avec leurs règlements, leurs procédures, leurs systèmes de notation) pour s’aventurer dans les eaux troubles de l’élucidation des connaissances à partir de la parole des intéressés ou de l’observation de leur pratique » (Merle, 2007 : 67). C’est cette posture et les moyens légaux, financiers et humains déployés pour la mettre en œuvre qui vont éloigner les certificateurs de leur penchant naturel, et bien compréhensible, pour le « credential model ».

Il y a plusieurs éléments qui ont amené les français à faire un tel choix et pour les comprendre, nous invitons le lecteur à lire l’excellente analyse de Vincent Merle, aujourd’hui professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), mais qui était directeur du cabinet de Nicole Péry en 2002, alors secrétaire d’État aux droits des femmes et à la formation professionnelle. À ce titre, il a participé au développement de la Loi de modernisation sociale et donc de la VAE.

Dans un article intitulé « Genèse de la loi de janvier 2002 sur la validation des acquis de l’expérience, témoignage d’un acteur », il s’interroge sur le fait qu’il n’y pas eu de débats sur les méthodes de validations, estimant par ailleurs étrange que les travaux conduits dans le champ de la didactique professionnelle et dans le domaine de la psychologie du travail – véritables fondements scientifiques de la VAE – n’aient pas été plus sollicités pour confirmer le bien fondé du principe même de la VAE. L’hypothèse qu’il émet est celle-ci : « Une bonne partie des acteurs directement concernés par le projet de loi connaissaient ces travaux. Les analyses de Gérard Vergnaud dans le champ de la didactique [professionnelle], ceux de Yves Clot dans le champ de la psychologie du travail, ceux du LATTS (Philippe Zarifian) sur les logiques compétences ou encore ceux de l’équipe de Serge Volkoff sur la notion d’expérience,fournissaient des référents théoriques suffisamment solides pour fonder la notion d’acquis de l’expérience mais aussi pour éviter les pièges méthodologiques les plus grossiers en matière de validation. []. Intuitivement, ceux qui ont rédigé le projet de loi me semblent avoir été conscients qu’il ne s’agissait ni de valider des réalisations professionnelles, ni de traquer les connaissances savantes derrière le récit professionnel mais bien de saisir le processus de développement personnel et de construction de l’autonomie à travers le retour réflexif sur sa propre activité réalisé par le candidat. (Merle, 2007 : 68)

Pour conclure

Nous terminons sur ce court constat qui introduit aux prochains articles portant sur les statistiques nationales et les enquêtes sur la VAE : le plus impressionnant, c’est que la VAE française, malgré une mise en œuvre fort exigeante pour les acteurs qui y travaillent ou qui s’y engagent, fonctionne et plutôt bien. Par ailleurs, nous devons admettre que l’importance des ressources investies par l’État et les partenaires sociaux pour faire de la VAE un système n’est pas étrangère à cette réussite.

Références

Loi de modernisation sociale de 2002, chapitre II, section 1, articles 133 à 146.

Le Portail de la VAE du gouvernement français.

Mayen, P. (2009). « Le conseil en PRC, une reconfiguration finalisée de l’expérience ». In P. Mayen et A. Savoyant (coord.), Élaboration et réduction de l’expérience dans la validation des acquis de l’expérience. Relief 28, Marseille, Céreq, p. 87-94.

Mayen, P. & Perrier D. (2009). « Point-relais-conseil ». In J. P. Boutinet, L’ABC de la VAE, ERES « Éducation – Formation », p. 172-173.

Merle, V. (2007). Genèse de la loi de janvier 2002 sur la validation des acquis de l’expérience, Témoignage d’un acteur. Revue de l’IRES, n. 55, p. 43-78.

Métral, J.-F. & Mayen, P. (2008). La notion de compétence dans les activités de validation des acquis de l’expérience. Formation-emploi n. 101, Marseille, Céreq, p. 183-198.

Extrait

En utilisant les typologies présentées dans l’article précédent, nous démontrons que le dispositif français est le plus avancé des pays de l’OCDE — plus qu’un dispositif c’est d’un véritable système dont il s’agit — mais aussi, le plus exigeant.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

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