Novembre 2016 | Vol. 7 | N°2

La Recherche et décisions publiques en enseignement post-secondaire : arrimage à développer

par

Dans un récent article, le professeur de l’Université de Toronto Glen A. Jones (2015), souligne que le Canada est paradoxalement le pays de l’OCDE qui, proportionnellement à son PIB, dépense le plus en enseignement post-secondaire1)tout en étant celui qui a le moins d’informations sur son système. L’auteur mentionne que la réduction du financement public et la rationalisation des activités des agences comme Statistique Canada sont en partie responsables de la situation. Soulignant que les bases de données sont nécessaires à la recherche scientifique autant qu’à l’élaboration de politiques publiques basées sur des faits (evidence-based policy), Jones affirme que la situation remet sérieusement en question la capacité actuelle des gouvernements fédéral et provinciaux à réguler et à améliorer l’enseignement post-secondaire (Jones, 2014).

Une problématique connue

Lors de son passage au ministère de l’Éducation en 2015, le ministre François Blais s’est étonné du peu de données fiables à sa disposition et a même qualifié le ministère de « vieillot » pour souligner l’importance du travail à faire pour améliorer la situation (Chouinard, 2015). Si ces déclarations ont suscité de vives réactions, elles corroborent pourtant les conclusions de plusieurs recherches menées à l’échelle canadienne.

En effet, depuis le début des années 2000, des chercheurs soulignent que le manque de données fiables sur les caractéristiques économiques et sociales des étudiants ne permet pas de comprendre les facteurs associés à l’abandon scolaire ou la réussite(Diallo et al., 2009; Greyson et Greyson, 2003). Les outils mis en place pour monitorer la persévérance scolaire au Canada soit l’Enquête auprès des jeunes en transition (EJET), le Système d’information sur les étudiants post-secondaires (SIEP) et les études des établissements sont plutôt limités. En fait, le premier est inactif depuis plusieurs années. Les deux autres s’appuient sur des données provenant des établissements, ce qui a pour effet de limiter leur potentiel de généralisation. Ces outils ne permettent pas non plus de distinguer les étudiants qui abandonnent leurs études de ceux qui les interrompent temporairement ou qui changent d’établissements (Parkin et Baldwin, 2009).

Cette méconnaissance est d’autant préoccupante que les étudiants sont aujourd’hui enclins à suivre un parcours scolaire non-linéaire, marqué par des interruptions(Doray et al., 2009; Finnie et Qui, 2008). Sur le sujet, Parkin et Baldwin (2009) mentionnent qu’il serait essentiel d’orienter la collecte de données de manière à identifier les entrées et sorties des étudiants dans le système d’éducation. Or, ni le gouvernement fédéral ni celui des provinces ne semblent vouloir s’engager dans le développement de l’infrastructure nécessaire à une telle collecte.

Pourtant, le Canada et ses provinces pourraient s’inspirer de ce qui se fait aux États-Unis en matière de collecte de données. Chez nos voisins américains, les enquêtes et les systèmes d’information sont nombreux. Nous pensons notamment à The American Community Survey, The National Longitudinal Study of Adolescent to Adult Health, The National Postsecondary Student Aid Study, The Baccalaureate and Beyond longitudinal Study et au Beginning Postsecondary Students Longitudinal Study. Ces outils permettent de réaliser des études longitudinales qui sont représentatives de l’ensemble de la population étudiante américaine. Elles apportent d’importantes précisions sur les caractéristiques économiques et sociales des étudiants et permettent de mieux comprendre leur cheminement en enseignement post-secondaire.

Un exemple à suivre

Les travaux de l’équipe de recherche du Center on Education and the Workforce de l’Université Georgetown aux États-Unis offrent un bon exemple du niveau de connaissance qu’il est possible d’atteindre avec des données fiables en quantité suffisante. Dans une récente recherche sur le travail salarié pendant les études post-secondaires, Carnevale et al. (2015) montrent que les étudiants qui travaillent durant leurs études représentent aujourd’hui entre 70% et 80% de la population étudiante américaine. La finesse des données dont ils disposent permet de dégager deux profils : les « étudiants-travailleurs » qui occupent un emploi salarié pendant leurs études et les « travailleurs aux études » pour se perfectionner2).

Les premiers sont plus nombreux représentant 67% de la population étudiante qui travaille durant les études. Ces étudiants, dont 56% sont des femmes, s’inscrivent aux Liberal arts colleges ou aux universités dans des programmes menant à un Bachelor’s degree dans les domaines des sciences humaines et sociales, de la gestion et des sciences appliquées. Plus de 40 % d’entre eux travaillent à temps plein et 67% ont un revenu annuel qui se situe entre $ 7 500 et $ 42 000.

Les seconds sont moins nombreux représentant 33% de la population étudiante qui travaille durant les études. Ces étudiants sont également majoritairement des femmes (59%), mais vont plutôt opter pour des programmes dans les domaines de la santé, de la gestion et des sciences appliquées menant à des Certificate ou des Associate’s degree dans des Community colleges ou des institutions privées. Plus de 76% d’entre eux travaillent à temps plein, 61% ont un ou plusieurs enfants à charge et 39% ont un revenu inférieur à $ 7500.

Les auteurs montrent que les travailleurs aux études ont généralement des revenus moins importants que les étudiants-travailleurs pendant leurs études. Toutefois, une fois celles-ci complétées, la situation s’inverse : ils seront généralement moins endettés, gagneront de meilleurs salaires et auront plus de chances d’accéder à des postes cadres que les étudiants-travailleurs.

À partir de ces informations, Carnevale et al. concluent que le modèle d’organisation des études post-secondaires est inadapté à la situation de la majorité des étudiants. Ils formulent un certain nombre de recommandations dont la modification des programmes et mesures déjà en place pour répondre aux besoins des étudiants d’aujourd’hui. Ils proposent également une réflexion plus générale sur l’arrimage entre la formation et l’emploi en lien avec les enjeux vécus par ces nouveaux étudiants.

Si au final, il revient aux décideurs publics américains de mettre en œuvre ou pas les recommandations des chercheurs, il n’en demeure pas moins que ces derniers bénéficient, comparativement à leurs confrères canadiens, d’informations précises qui les aident à prendre des décisions éclairées.

Un engagement politique à prendre

Réalisées au Canada, de telles recherches pourraient apporter un regard neuf sur la situation de l’enseignement post-secondaire en plus de permettre aux décideurs publics de bénéficier de meilleurs inputs dans leur prise de décisions. Or pour cela, il faut une solide infrastructure pour la collecte et l’analyse de données, infrastructure qui a malheureusement été affaiblie au cours des dernières années.  Il revient maintenant aux gouvernements de prendre les moyens nécessaires pour corriger la situation et améliorer l’enseignement post-secondaire dans le respect de la différence des systèmes des provinces et territoires.

Notes

  1. Il est à noter que l’enseignement post-secondaire hors Québec inclut la formation professionnelle.
  2. Ces profils viennent appuyer empiriquement ce que Laplante et al. (2010) considèrent comme les deux situations sociales des étudiants occupant un emploi pendant leurs études post-secondaires

Références

Carnevale, A.P., Smith, N., Melton, M. et Price, E.W. (2015). Learning While Earning: The new Normal. Washington D.C. : Georgetown University. Center on Education and the Workforce.

Chouinard, Tommy (2015, 15 octobre). Blais écorche son ministèreLa Presse.

Diallo, B., Trottier, C. et Doray, P. (2009). Que savons-nous des parcours et transitions des étudiants canadiens dans les études postsecondaires? Note 1 : Projet Transitions. Montréal : Fondation canadienne des bourse d’études du millénaire.

Doray, P., Comoe, É., Trottier, C., Picard, F., Murdoch, J., Laplante, B., Moulin, S., Marcoux-Moisant, M., Groleau, A. et Bourdon, S. (2009). Parcours scolaires et modes de transition dans l’enseignement postsecondaire canadien. Note 4 : Projet Transitions. Montréal : Fondation canadienne des bourses du millénaire.

Grayson, P.J. et Grayson, K. (2003). Les recherches sur le maintien et la diminution des effectifs étudiants. Montréal : La Fondation canadienne des bourses d’études du millénaire.

Jones, G.A. (2014). Building and Strengthening Policy Research Capacity: key Issues in Canadian Higher Education. Studies in Higher Education, 39(8), 1332-1342.

Laplante, B., Street, M. C., Moulin, S., Doray, P. et Verdy, J. (2010). Parcours scolaires et travail salarié : une perspective longitudinale. Montréal : Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie. Université du Québec à Montréal.

Parkin, A. et Baldwin, N. (2009). La persévérance dans les études postsecondaires au Canada: dernière percées. Note de recherche du millénaire no. 8. Montréal : Fondation canadienne des bourses d’études du millénaire.

Finnie, R. et Qui, H. (2008). The Patterns of  Persistence in  PostSecondary  Education in Canada: Evidence from the  YITSB Dataset. Toronto : Queen’s University School of Policy Studies. Canada Millennium Scholarship Foundation.

Extrait

Le Canada est paradoxalement le pays de l’OCDE qui, proportionnellement à son PIB, dépense le plus en enseignement post-secondaire tout en étant celui qui a le moins d’informations sur son système. Chez nos voisins américains, les enquêtes et les systèmes d’information sont nombreux. Nous pourrions nous inspirer de ce qui se fait aux États-Unis en matière de collecte de données.

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