Juin 2018 | Vol. 9 | N°1 Zoom Imprimer cet article Imprimer cet article

Rentabilité de la formation et rémunération des apprentis en Suisse : un système gagnant-gagnant

| juin 2018

Le système de la formation duale en Suisse repose sur l’engagement des entreprises. Envié par le monde entier – comme celui de l’Allemagne –, il a des racines historiques et culturelles profondes, mais il s’appuie aussi, et cela est plus rarement dit, sur un argument économique : la rentabilité de l’apprentissage pour les entreprises.

Rentabilité à long terme certes, lorsqu’elles embauchent les apprentis qu’elles ont contribué à former, mais aussi à court terme. Sans celle-ci, il est peu probable qu’elles participeraient en aussi grand nombre et de façon aussi constante à la formation duale.

Cette rentabilité toutefois n’est pas démesurée. Les suisses parviennent plutôt à assurer un bon équilibre entre les coûts de formation assumés par les entreprises et les recettes qu’elles dégagent du travail des apprentis. Et nous allons voir que les paramètres d’encadrement de la rémunération ne sont pas étrangers au maintien de cet équilibre.

Pour en savoir plus sur ce sujet, nous avons interviewé Serge Chobaz, responsable de domaine au Centre de développement des métiers de l’Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle (IFFP).

Rentabilité de la formation pour les entreprises

Depuis 20 ans, des chercheurs du Centre de recherche sur l’économie et l’éducation de l’Université de Berne réalisent des enquêtes sur le rapport coûts/bénéfices de l’apprentissage 1)Ils ont mené la première en 2000, la deuxième, en 2003 et la troisième, en 2009.La quatrième est en cours.. Selon Serge Chobaz, toutes ces enquêtes démontrent que l’apprentissage est rentable pour les entreprises et ce, sur les formations de deux, trois ou quatre ans 2)Deux certifications sanctionnent la formation duale en Suisse : l’attestation de formation professionnelle dite AFP, formation de deux ans dédiée à des clientèles éprouvant des difficultés d’apprentissage et le certificat fédéral de capacité dit CFC, formation de trois ou quatre ans, la voie royale.. Ce qu’illustre l’histogramme suivant à partir des données de l’enquête 2009.

Figure 1 – Coûts/bénéfices selon la durée de l’apprentissage

Source : SEFRI (2017 : 23)

Tel que nous pouvons le constater, l’apprentissage est effectivement rentable pour les entreprises suisses. Une rentabilité somme toute raisonnable. En fait, il paraît plus juste de parler d’un équilibre entre les coûts assumés par les entreprises pour la formation des apprentis et les recettes qu’elles dégagent des activités productives de ceux-ci.

Bon équilibre entre coûts et recettes

Pour mieux comprendre cet équilibre, nous disposons des chiffres produits par l’Association suisse des maîtres menuisiers et des fabricants de meuble du canton de Lucerne sur la formation des menuisiers, un apprentissage de quatre ans au terme duquel ils obtiennent un certificat fédéral de capacité.

Figure 2 – Coûts/bénéfices d’une entreprise qui forme un apprenti menuisier

Source : Association suisse des maîtres menuisiers et des fabricants de meuble du canton de Lucerne.

Tel que nous pouvons le constater, la première année les coûts de la formation assumés par l’entreprise sont supérieurs aux recettes qu’elle dégage sur les activités productives de l’apprenti. La deuxième année, les deux s’équilibrent. À partir de la troisième année, les recettes sont supérieures aux coûts. Néanmoins, il faut attendre la dernière année pour atteindre la rentabilité, ce que nous voyons dans le tableau suivant.

Tableau 1 – Les bénéfices de l’apprentissage par année et cumulés

An 1 An 2 An 3 An 4 Total
Bénéfices -19 930 CHF -210 CHF 7 480 CHF 25 540 CHF 12 880 CHF
Cumulés -19 930 CHF -20 140 CHF -12 660 CHF 12 880 CHF

Source : Association suisse des maîtres menuisiers et des fabricants de meuble du canton de Lucerne.

Ces chiffres montrent que la durée est un facteur important de la rentabilité de l’apprentissage. Si un apprenti quitte à l’an 2 ou 3, l’entreprise perd son investissement.

La figure suivante détaille les coûts et recettes. Les équipements et les installations pour la formation, le matériel de formation, les travaux manqués et l’encadrement assumé par le formateur; l’inventaire des coûts est assez précis. Sur les quatre années de l’apprentissage, nous observons une diminution de ces coûts alors que les salaires de l’apprenti augmentent et plus encore, les recettes dégagées sur son travail. Ce résultat est à mettre en relation avec l’augmentation de la productivité de l’apprenti dont tient compte les recommandations salariales.

Figure 3 – Évolution des coûts assumés par les entreprises pour la formation des apprentis menuisiers et des recettes dégagées sur les activités productives de ceux-ci sur les quatre années de l’apprentissage 

Source : Association suisse des maîtres menuisiers et des fabricants de meuble du canton de Lucerne.

Rémunération des apprentis balisée par des recommandations salariales

En Suisse, l’employeur et l’apprenti sont liés par un contrat d’apprentissage. Obligatoire et standard à l’échelle du pays, il détermine bon nombre de modalités de l’apprentissage dont la rémunération, l’employeur devant indiquer le salaire qu’il compte donner à l’apprenti de la première à la dernière année de sa formation. Précisons toutefois que le montant ne fait pas l’objet d’une prescription légale.

« La rémunération, précise Serge Chobaz, est fixée par l’employeur et l’apprenti. C’est un contrat de travail comme n’importe quel autre et si les parties se mettent d’accord sur un salaire dérisoire, l’autorité cantonale [l’instance qui gère les contrats d’apprentissage] n’a rien à dire là-dessus ».

Dans l’ensemble donc, les salaires varient. Cette variation est tout de même balisée par l’existence de recommandations salariales qui prennent en compte l’apport productif des apprentis.

Sur les quelques 230 formations en apprentissage, rares sont celles pour lesquelles il n’y a pas de recommandations salariales. Ces recommandations sont produites par les organisations du monde du travail (ORTRA) ou, à défaut, par les autorités cantonales. Ces deux acteurs sont engagés, tout comme la confédération, dans le pilotage de la formation professionnelle 3)Pour une bonne synthèse des rôles et responsabilités de chacune de ces instances, consultez cette page sur le site de l’Ortra intendance suisse..

Les ORTRA formulent les recommandations de salaires pour les apprentis qui s’engagent dans des formations menant aux professions et métiers qu’elles représentent, au niveau national et cantonal. Voici l’exemple d’une ORTRA, la Société des employés de commerce, qui publie chaque année des recommandations salariales pour les apprentis du domaine.

Quant aux cantons, ils publient une grille de salaires pour toutes les formations offertes sur leur territoire. Selon Yves Chobaz, ils le font « parce qu’ils ont intérêt à disposer d’une grille récapitulative de tous les salaires minima des professions du fait qu’ils contrôlent les contrats d’apprentissage ». Et il poursuit : « mais ils le font toujours en impliquant les associations professionnelles au niveau régional ».

Recommandations qui prennent en compte l’apport productif des apprentis

La rémunération des apprentis va en progressant de la première à la dernière année de la formation. Yves Chobaz précise : « l’apprenti coûte plus cher au début, mais à la fin, ça se balance ». C’est ce que nous avons vu dans le cas des apprentis menuisiers. Et il poursuit : « La rémunération des apprentis est en rapport avec la productivité de la personne et cette productivité augmente au fil de la formation ». Cette situation est prise en compte dans les salaires recommandés. Voici quelques exemples tirés de la grille des salaires recommandés du canton de Vaud.

Tableau 2 – Salaires recommandés par mois pour quelques professions selon les années d’apprentissage du canton de Vaud en Francs suisses

Professions – options An 1 An 2 An 3 An 4
Agent d’entretien de bateaux CFC 490 680 890 1 185
Agent de propreté AFP 890 1260
Agent de transports publics CFC 680 830 1 100
Aide-monteur frigoriste AFP 600 800
Bottier othopédiste CFC 600 800 1 000 1 200
Boucher-charcutier AFP 850 925
Menuisier CFC 530 710 1 060 1 420

Source : extraits de la grille des salaires recommandés du canton de Vaud.

Dans la dernière année de l’apprentissage, le salaire recommandé représente le tiers ou le quart de la rémunération minimale de la profession au sortir de la formation selon Serge Chobaz. « Cela peu sembler peu mais, précise-t-il, il faut considérer que l’apprenti est encore en formation et qu’il ne travaille pas à temps plein dans l’entreprise ».

En passant, dans le tableau précédent, nous voyons que les salaires de ceux qui suivent une formation de deux ans – les attestations de formation professionnelles – ne sont pas inférieurs à ceux qui sont engagés dans une formation de trois ou quatre ans. Selon Serge Chobaz, il y a une volonté des partenaires sociaux et des autorités cantonales, en tout cas dans le canton de Fribourg, à ne pas exposer les apprentis qui les suivent à des abus. « Les AFC, dit-il, c’est un public plus vulnérable, soit issu de l’immigration, soit avec des difficultés d’apprentissage, que l’on pourrait facilement contraindre à travailler pour moins cher ».

Pour conclure

Nous avons demandé à Serge Chobaz si le système pouvait être amélioré. Il a réfléchi un bon moment avant de nous répondre ceci :

C’est un système qui fonctionne relativement bien. Libéral, mais en même temps, je n’ai pas le sentiment qu’il donne lieu à des situations où les entreprises profitent outrageusement des apprentis. Peut-être que l’on pourrait fixer un minimum de 500 ou 600 francs par mois la première année, mais je ne vois pas la nécessité de réguler ça parce que ce sont les associations professionnelles qui sont responsables de fixer les recommandations salariales et dans ces associations, il y a des représentants d’employeurs et d’employés. C’est un système équilibré.

Il est beaucoup question ces temps-ci de la rémunération des stages sur la place publique. Angle mort du débat, il est peu question des coûts que représentent les stages pour les entreprises. Or s’il paraît raisonnable de rémunérer des étudiants qui font un stage de fin d’études de trois mois, la rémunération d’étudiants qui passent trois à quatres semaines dans l’entreprise alors qu’ils sont en début de formation le paraît moins. Entre ces deux situations extrêmes, où placer le curseur ? L’expérience suisse permet de poser cette question.

Notes   [ + ]

1. Ils ont mené la première en 2000, la deuxième, en 2003 et la troisième, en 2009.La quatrième est en cours.
2. Deux certifications sanctionnent la formation duale en Suisse : l’attestation de formation professionnelle dite AFP, formation de deux ans dédiée à des clientèles éprouvant des difficultés d’apprentissage et le certificat fédéral de capacité dit CFC, formation de trois ou quatre ans, la voie royale.
3. Pour une bonne synthèse des rôles et responsabilités de chacune de ces instances, consultez cette page sur le site de l’Ortra intendance suisse.

En savoir plus

Sur les enquêtes coûts/bénéfices

La version intégrale des rapports d’enquêtes est en allemand. En français, nous disposons de résumés.

Mühlemann, S. et Wolter, S.C. (2007). La formation d’apprentis est une activité rentable, La vie économique, Revue de politique économique(10). Résumé l’enquête 2003

Strupler, M. et Wolter, S. C. (2010). La formation duale :
 un gage de réussite – aussi pour les entreprises. Résumé de l’enquête 2009

Le seul rapport en français porte sur les attestations de formation professionnelle (AFP), l’apprentissage de deux ans pour les personnes qui éprouvent des difficultés d’apprentissage. Si l’on souhaite voir les résultats sur tous les paramètres du modèle coûts/bénéfices, c’est elle qu’il faut consulter.

Fuhrer, M. et Schweri, J. (2010). Coûts et bénéfice des formations professionnelles initiales de deux ans pour les entreprises suisses. Zollikofen : Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie.                                            

Sur les grilles de salaires recommandés

Les grilles salariales provenant des cantons de la Suisse romande offrent l’avantage d’être en français, on peut les consulter sur le site Orientation.ch.

Pour un tour d’horizon sur la formation duale

Voir la conférence de Serge Chobaz « Soutien au développement et à la mise en oeuvre des formations aux métiers en Suisse » prononcée lors du Colloque international sur l’adéquation formation-emploi de l’OCE, à l’automne 2015.

Et celle de Yves Chochard « Les caractéristiques méconnues du système de formation duale suisse » prononcée lors du Colloque sur les modèles allemands, suisses et québécois de l’OCE, au printemps 2015.

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