Pandémie, marché du travail et compétences : où en sommes-nous ?

Par Félix B. Simoneau et Amélie Bernier
Publié le 23 décembre 2020

La pandémie de la COVID-19 a créé une onde de choc sans précédent au niveau économique, social et environnemental. Si à moyen et long termes, les impacts de la crise de la COVID-19 sont encore incertains notamment sur l’emploi et les compétences, on remarque aujourd’hui que certaines transformations existantes sur le marché du travail se seront exacerbées et que la demande pour certains types de compétences aura changé. Cette situation sans précédent aura été pour l’Observatoire compétences-emploi une période riche en observations. À l’aube de 2021, où en sommes-nous après des mois de pandémie ? Nous présentons ici sept constats, pour faire un retour sur cette crise sanitaire, qui est aussi une crise profonde du travail et qui a su mettre en valeur l’action, la résilience et l’adaptation des acteurs du marché du travail.

Constat 1 – Les effets tangibles de la COVID-19 sur l’emploi et le marché du travail

L’ampleur de la première vague de la pandémie a contraint presque toute la population au confinement réduisant drastiquement les activités économiques, culturelles et sociales, limitant substantiellement l’accès à nos milieux de travail et modifiant nos milieux de vie. En l’espace de quelques mois, les répercussions sanitaires et socioéconomiques ont été considérables, mais tous et toutes ne sont pas égaux devant cette pandémie, certaines personnes et certains milieux de travail tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres. La pandémie aura eu des effets tangibles (ex. pertes d’emplois, réduction du nombre d’heures travaillées, détresse psychologique en hausse, interruptions dans les chaînes d’approvisionnement, etc.) mais a aussi des effets intangibles (changements des habitudes de vie et de consommation) qui sont de plus en plus documentés.

La pandémie de la COVID-19 a donc bouleversé considérablement le marché du travail au Québec, passant en quelques mois du plein emploi à une crise de l’emploi alors que le taux de chômage est passé d’un niveau historiquement bas de 4,5 % en février à un taux historiquement élevé de 17,0 % en avril(1).

Si l’assouplissement des mesures sanitaires et la mise en place d’interventions visant la relance à l’été 2020 ont permis à l’emploi de rebondir dans une certaine mesure, la pandémie qui se poursuit et l’émergence d’une nouvelle forme de virus porte à réfléchir à une autre mutation qui est celle du marché du travail, où le télétravail a pris de l’ampleur, où de nouvelles compétences sont recherchées et où les compétences numériques de même que celle en littératie et en numératie apparaissent plus importantes que jamais. La composition du marché du travail québécois est à réfléchir, d’abord à court terme pour réactiver les économies de proximité, et à plus long terme pour dynamiser les secteurs d’activités les plus touchés et réduire les inégalités. Le plus grand défi des acteurs du marché du travail et des décideurs publics sera l’accompagnement qu’ils seront prêts à faire pour redéployer leur économie et développer les compétences nécessaires pour y arriver. 

À ce titre, de récentes initiatives porteuses en matière d’emploi et de formation de la main-d’œuvre dans le contexte de pandémie sont dignes d’attention. Le premier est le plan de relance « Résilience flamande du gouvernement flamand » déposé en décembre 2020 qui prévoit des investissements en réponse à sept défis, dont celui de la formation, la gestion des carrières, la digitalisation et l’emploi durable. Le second exemple est la mise à jour du plan de développement économique « Covid-19 and the Future of Work » de la ville de Seattle (États-Unis) qui présente les compétences nécessaires pour réussir dans l’économie en réseau, et émergence avec la crise de la COVID-19. De nouveaux ensembles de compétences intégrant les compétences numériques, l’adaptabilité, les compétences socio-émotionnelles et la créativité y sont mises à l’avant.

Constat 2 – Un marché du travail sur le respirateur artificiel

Depuis le début de la pandémie, le niveau d’investissements publics pour soutenir l’économie et l’emploi ont atteint des niveaux sans précédent. Au moment de sa mise à jour budgétaire le 12 novembre dernier, le gouvernement du Québec indiquait dans son document Le point sur la situation économique et financière du Québec – Automne 2020 que les mesures mises en place pour gérer la crise actuelle et relancer l’économie se sont traduites par des interventions de 35 milliards de dollars depuis mars 2020, soit 8,0 % de notre PIB. Les investissements du gouvernement fédéral au Québec atteignaient pour leur part plus de 11,3 G$(2) pour le seul programme de subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC). Les nombreux programmes de soutien aux industries, aux employeurs et aux travailleurs amènent un afflux de capitaux dans l’économie qui amenuisent les effets de la pandémie sur le marché du travail le stimulant « artificiellement » ce qui a potentiellement pour effet de dissimuler certains impacts de la COVID-19 sur le marché du travail et sur les emplois. Aux yeux de plusieurs, la situation actuelle pourrait donc être davantage préoccupante qu’elle ne le paraît.

Constat 3 – De nouvelles situations sur le marché du travail et des données disponibles

La participation au marché du travail se comprend normalement en fonction de trois situations vécues sur le marché du travail, soit : le fait d’occuper un emploi, d’être à la recherche d’emploi (situation de chômage) ou le fait d’être inactif (ne pas travailler, être à la retraite, etc.). Or, depuis le début de la pandémie, les nombreuses mises à pied temporaires ou permanentes ont placé un nombre important de travailleurs et travailleuses dans une situation de chômage partiel. Des interventions gouvernementales, telles que des programmes de soutien aux employeurs ont permis de conserver des gens en situation d’emploi. Selon des données préliminaires de l’Agence du revenu du Canada, plus de 2 millions travailleurs et travailleuses et près de 400 000 étudiants et étudiantes ont bénéficié des programmes de prestation canadienne d’urgence du Canada (PCU et PCUE) et plus de 383 340 demandes de subvention salariale d’urgence ont été octroyées à des employeurs du Québec.

En plus de ces actions gouvernementales, plusieurs actions au niveau des entreprises ont permis aussi de maintenir une partie des travailleurs et travailleuses en emploi, que ce soit par des mesures de réorganisation ou d’aménagement du temps de travail, de réduction des heures ou de partage des heures, l’adoption du télétravail, les employeurs ont eux aussi contribué à maintenir une certaine activité économique et des emplois bien qu’elle ait été au ralenti dans plusieurs secteurs d’activités. Toutefois, on peut se demander si ces actions seront viables à plus long terme. 

Ainsi, on remarque de nouvelles situations sur le marché du travail telles que des personnes en emploi subventionné, des personnes dans une situation de chômage partiel selon le type de prestation qu’elles perçoivent, des personnes étudiantes ou récemment diplômés bénéficiant d’un soutien financier gouvernemental direct ou encore des personnes prenant des retraites temporaires. Ces nouvelles situations sont difficiles à documenter et à mesurer puisque les indicateurs du marché du travail actuellement disponibles ne sont pas faits pour mesurer ces nouveaux comportements, ce qui demandera une attention particulière et des précautions dans l’interprétation des statistiques de l’emploi pour bien comprendre les nouvelles situations. Par ailleurs, des bases de données récentes telles que le Tableau de bord des offres d’emploi en ligne au Canada du Conseil de l’information sur le marché du travail (LMIC-CIMT), la plateforme Skills-Ovate du CEDEFOP ou encore le Dashboard on priorities for adult learning et le Skills for Jobs de l’OCDE permettent d’aider à comprendre les tendances structurelles du marché du travail, les besoins de compétences et à identifier des profils de compétences en demande.

Constat 4 – La segmentation du marché du travail : un paradoxe ?

En novembre dernier, pour 129 500 emplois perdus depuis le début de la pandémie, il s’en était créé 99 800, une perte nette de 29 600 emplois, ce qui représente une proportion de moins d’un pourcent de l’emploi total. Si l’évolution du niveau d’emploi au Québec est relativement positive dans les circonstances, elle cache toutefois d’importantes disparités. Alors que le rebond de l’emploi a été très inégal et qu’une partie du marché du travail continue à perdre des emplois à ce jour, rien n’indique un retour au contexte de pré-pandémie à court terme. C’est notamment le cas du secteur de l’hébergement et de la restauration dont les pertes d’emplois à l’échelle du Québec ont été les plus importantes depuis le début de la pandémie avec 89 900 emplois en mois, soit 34 % de ses emplois(3). À l’inverse, le secteur des services d’enseignement a connu une croissance relativement importante de 35 200 emplois (11,1 %) tandis que d’autres secteurs tels que les services publics ont connu une stabilité de l’emploi. Lorsque l’on se déplace à l’échelle régionale, on remarque que les secteurs d’activités qui ont connu des pertes et des gains d’emplois varient d’une région à l’autre. Cette situation tend à indiquer que la pandémie a créé une importante segmentation du marché de l’emploi qui relève du paradoxe : une partie des marchés du travail au niveau régional se retrouve en situation de crise de l’emploi, une autre en situation de croissance de l’emploi et une troisième en situation de stabilité de l’emploi.

Constat 5 – Comprendre les disparités : mobilité et travail à distance

Les dernières recherches de même que nos propres travaux tendent à indiquer que la disparité des effets de la pandémie sur le marché du travail sont liées à la mobilité des personnes et à la capacité de « télétravailler » alors que les emplois les plus touchés par la pandémie sont ceux dont les activités reposent en partie ou en totalité sur le déplacement des personnes et les emplois dont les activités de travail reposent sur un contact direct entre des consommateurs et des prestataires de services (à l’exception des services essentiels).

Depuis le début de la pandémie, nous avons aussi assisté à une réduction importante des déplacements des personnes, les mesures sanitaires réduisant l’accès à de nombreux milieux de travail ainsi qu’à des lieux de loisir, de socialisation ou encore de tourisme.  Cette réduction de la mobilité des personnes à des implications importantes pour les emplois dont l’activité repose sur le transport de personnes et/ou les emplois dont l’activité est fortement liée au déplacement de personnes vers un lieu physique pour une prestation de services. Nous pouvons penser par exemple aux emplois dans le transport aérien ou le transport en commun, ceux de l’industrie touristique, du commerce de détails ou de l’hébergement et de la restauration.

La réduction de la mobilité des personnes a amené une augmentation importante du travail à distance depuis le début de la pandémie. Si pour certains segments du marché du travail, le travail à distance permet d’atténuer les effets de la pandémie, d’autres segments du marché du travail en subissent les contrecoups alors que le travail à distance n’est tout simplement pas possible pour de nombreux emplois.

Selon les estimations de Statistique Canada, près de 40 % des emplois au Québec peuvent vraisemblablement être effectués à distance. Cette proportion varie toutefois de manière importante selon les secteurs d’activités. En effet, à l’échelle canadienne, Statistique Canada estime que la grande majorité (84 % à 85 %) des emplois des secteurs finance et assurances, services d’enseignement et services professionnels scientifiques et techniques peuvent de vraisemblablement être effectués à domicile (Deng, Morissette et Messacar, 2020). À l’inverse, la grande majorité (78 à 94 %) des emplois dans les secteurs commerce de détail, fabrication, construction et services d’hébergement de de restauration ne peuvent vraisemblablement pas être effectués à domicile (Ibid.). De manière générale, on remarque que les pertes d’emplois depuis le début de la pandémie dans les secteurs d’activité avec une faible capacité de travail à distance tendent à être plus importantes, bien qu’il y ait quelques exceptions.

Constat 6 – Développement des compétences

La fermeture temporaire des écoles, les périodes de confinement prolongées, la mise en place de solutions d’apprentissage en ligne, la redéfinition des stages dans les milieux pratiques en mode virtuel, sont toutes des interventions qui nous amènent à questionner le développement des compétences de base (littératie, numératie, littérature numérique), les compétences professionnelles et les compétences émergentes dont la main-d’œuvre actuelle et future aura besoin dans un monde du travail transformé post-pandémie. Ici, le questionnement n’est pas unique aux apprenants mais est aussi porté par les compétences de ceux et celles qui occupent les métiers ou les professions de l’éducation et de la formation. Le questionnement du développement des compétences pendant la crise de la COVID-19 pose aussi la question des dispositifs (lois, règlement, programmes, pratiques, etc.) mis en place, et qui se sont multipliés dans l’urgence pour répondre à de nouveaux besoins et assurer un maintien en emploi. 

En novembre dernier, le gouvernement fédéral annonçait une aide de 1,5 milliards de dollars en aide à la formation professionnelle pour les travailleurs et travailleuses canadiens mis à pied dans des secteurs fortement touchés par la COVID-19. Le gouvernement du Québec emboitait le pas et annonçait, de son côté, le Programme d’aide à la relance par l’augmentation de la formation en investissant près de 115 millions de dollars pour aider les chômeurs pandémiques à se requalifier. 

Ailleurs, des mesures de reconversion et d’appariement ont été mises en œuvre pour répondre à des pénuries immédiates de main-d’œuvre (ex. OCDE, 2020). Toutefois, ces mesures annoncées pour requalifier et faciliter la mobilité de certains métiers vers des secteurs d’activités avec des besoins en main-d’œuvre sont certes intéressantes à long terme, puisqu’elles visent une action structurelle, mais sans cohérence et sans concertation avec les partenaires du marché du travail, ses actions ne pourront avec un impact considérable sur l’offre de main-d’œuvre qualifiée à très court terme. Par ailleurs, pour avoir un impact structurant ces actions devront également s’attaquer aux nombreux obstacles à la formation déjà présents avant la pandémie et être ajustées en fonction de l’évolution de la situation du marché du travail.

Constat 7 – La pandémie n’est pas le seul problème 

La pandémie de la COVID-19 aura potentiellement des effets pervers puisqu’en créant une attention soutenue des acteurs du marché du travail et des décideurs publics sur elle, des problèmes importants du marché du travail pour lesquels nous avions connu des avancées (ex. pauvreté, inégalités de revenus, qualité de vie au travail, intégration sur le marché du travail, vulnérabilité sociale, professionnelle, discrimination, etc.) font moins l’objet d’attention et risque de s’aggraver. Par exemple, les données actuellement disponibles tendent à indiquer que l’augmentation importante de la participation au marché du travail des femmes de 50 ans et plus réalisée au cours des dernières décennies pourrait être amenuisée significativement alors qu’elles sont davantage touchées par les pertes d’emplois depuis le début de la pandémie. Les acteurs du marché du travail et les décideurs publics doivent donc rester vigilants pour que le marché du travail post-pandémique puisse être inclusif et profiter à tous.

Au cours de l’année 2021, l’OCE travaillera en étroite collaboration avec ses partenaires de différents milieux et horizons, pour mieux comprendre ces constats et développer les capacité d’action des acteurs du marché du travail afin de soutenir la réflexion stratégique, la décision publique pour développer et renforcer les compétences de la main-d’oeuvre québécoise au cours de cette période de grande transformation que nous vivons.

Notes

1 - Statistique Canada (2020). Tableau 14-10-0287-03  Caractéristiques de la population active selon la province, données mensuelles désaisonnalisées
2 - Montant des données préliminaires publiées par l’Agence du revenu du Canada le 29 novembre 2020.
3 - Statistique Canada. (2020). Tableau 14-10-0355-02  Emploi selon l’industrie, données mensuelles désaisonnalisées (x 1 000)
La requalification en réponse à la crise de l'emploi causé par la pandémie de la COVID-19

Extrait

La pandémie de la COVID-19 a créé une onde de choc sans précédent au niveau économique, social et environnemental. On remarque aujourd’hui que certaines transformations existantes sur le marché du travail se sont exacerbées et que la demande pour certains types de compétences va changer. À l’aube de 2021, où en sommes-nous après des mois de pandémie ? Nous présentons ici sept constats.

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