Mars 2013| Vol. 4 | N°1

Les démarches collectives de la VAE en entreprise à la rescousse des employés moins qualifiés

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Bien qu’il s’agisse d’un droit par nature individuelle, les démarches collectives de validation des acquis de l’expérience se sont multipliées en France depuis l’entrée en vigueur de la VAE en 2002.

Le plus souvent mis en œuvre au sein des entreprises, ces démarches visent généralement une main-d’œuvre peu qualifiée que l’on cherche à valoriser ou à sécuriser. Dans le premier cas, il s’agit d’entreprises qui souhaitent rehausser les compétences du personnel sur un métier qui jusqu’à récemment exigeait peu de qualifications, ceci pour faire valoir la qualité des services qu’elles offrent, ou encore d’entreprises qui, aux prises avec un taux de roulement élevé, cherchent à mobiliser et à fidéliser leurs employés. Dans le second cas, il s’agit d’une réponse au contexte économique difficile que vivent des industries en forte restructuration. La VAE est alors utilisée pour augmenter l’employabilité des employés, lorsque se profile à l’horizon une fermeture d’usine. Malgré ces motivations, les entreprises sont rarement à l’origine seules d’un engagement en VAE. En effet, elles y sont souvent incitées par une disposition légale ou par des politiques, mesures et programmes provenant des partenaires sociaux et ces opérations se mènent en partenariat avec des acteurs régionaux ou locaux.

Enfin, précisons que les démarches collectives visent autant l’obtention des diplômes de l’Éducation nationale que des certificats de qualification professionnelle (CQP) des branches, qui s’apparentent aux CQP d’Emploi-Québec conçus et promus par les comités sectoriels de main-d’œuvre.

Les avantages des démarches collectives de VAE

Grâce à une étude du Céreq qui repose sur l’observation d’une quinzaine d’expériences menées en entreprise, nous pouvons constater que les démarches collectives comportent bon nombre d’avantages. Voici, vue de ce côté-ci de l’Atlantique, les plus inspirants.

  1. En premier lieu, les démarches collectives permettent d’engager les employés moins qualifiés dans la VAE. « Les dispositifs collectifs mettent en mouvement vers la certification des salariés qui, le plus souvent, ne se seraient pas mobilisés autour de cet objectif de leur propre chef »1).
  2. Comment ? En facilitant grandement les démarches administratives en amont par la recherche de la bonne certification et du bon interlocuteur pour le traitement du dossier de recevabilité et du financement (création de partenariats avec les organismes collecteurs des branches professionnelles et les services régionaux ou locaux de l’emploi). La prise en charge de cette phase par les entreprises permet ainsi aux employés « d’éviter les difficultés inhérentes au cadre institutionnel de la validation, et réduit considérablement les risques d’abandons ou de démobilisation précoces, plus nombreux dans les démarches individuelles » 2).
  3. Et en facilitant aussi l’accompagnement par la mise sur pied d’un processus, le plus souvent à l’interne, qui permet aux employés de monter leur dossier VAE et de se préparer à la mise en situation. Pour les auteurs de l’étude, c’est là un atout remarquable des démarches collectives quand on sait que « l’accompagnement n’est mobilisé dans les démarches individuelles que dans moins d’une démarche sur deux [selon les statistiques nationales]. […] Sans cet accompagnement, les individus sont en effet démunis face à la redoutable épreuve qui consiste à mettre en mots son expérience en la confrontant à un référentiel d’activité professionnelle. »3)
  4. Enfin, et c’est là en quelques sortes le résultat des constats précédant, les démarches collectives permettent de susciter, chez les employés les moins qualifiés,un désir de développement professionnel, entre autres, par la formation. Pour reprendre l’expression française, la VAE a ce potentiel de les mettre en mouvement sur leur trajectoire professionnelle. « Pour une partie des salariés, ces pratiques collectives peuvent même favoriser l’émergence de projets individuels qui n’auraient pas vu le jour sans cette première expérience proposée « clé en main » par l’entreprise»4).

Dans cette étude, le Céreq constate également que les démarches collectives associent étroitement la VAE et la formation.

La formation peut être en amont de la VAE, pour combler des lacunes de nature à nuire à l’obtention du diplôme ou certificat visé, ou bien en aval, comme une réponse aux validations partielles. Phénomène intéressant, dans les entreprises qui intègrent la VAE à leurs pratiques de gestion des ressources humaines – elles sont de plus en plus nombreuses et les partenaires sociaux les encouragent fortement à le faire – les formations complémentaires (ici formations manquantes), d’abord conçues comme une réponse aux validations partielles, ont tendance, avec le temps, à être intégrer en amont du processus pour limiter les échecs démotivant pour les employés5). En fait, ce phénomène montre comment un dispositif de reconnaissance des compétences peut contribuer, avec le temps, à développer un plan de formation plus pertinent à la fois pour les employés et les entreprises.

Enfin, sur la base des 15 monographies qu’il a réalisées, le Céreq constate aussi ceci : bien que « peu orthodoxe au regard de ceux qui défendent l’idée d’une nouvelle voie d’accès à la certification déconnectée de la formation, ces « aménagements » [VAE + formation] ne semblent faire débat ni chez ceux qui les proposent ni chez les salariés qui les expérimentent »6). Et pour cause, les résultats d’une enquête que nous présentons maintenant montre tous les bienfaits de cette association.

Enquête sur une démarche collective de VAE : le cas d’une entreprise de fabrication métallique industrielle

Il y a encore peu d’études sur la démarche et les effets de la VAE en entreprise du point de vue des individus qui l’ont vécue. En voici une, récente qui, de surcroît, porte sur un dispositif collectif de VAE. Cette étude fut menée en 2010, auprès de 140 ouvriers, principalement des agents de fabrication en usinage et en assemblage, de First Aquitaine Industrie, un fabriquant de boîtes de vitesse pour les automobiles.

L’étude comporte deux parties. Une première, qualitative, qui servait à définir et stabiliser les énoncés des questions posées dans une seconde, quantitative, qui fait l’objet de cet article. Sans trop entrer dans les détails méthodologiques, disons que les chercheurs ont constitué trois groupes de participants, dont ils ont comparé les résultats de manière à bien cerner les effets de la VAE.

  • Un premier groupe (G1) est formé d’employés qui ont effectué une VAE seule (60 personnes).
  • Le deuxième groupe (G2) est formé d’employés qui ont effectué une VAE suivie d’une formation (33 personnes).
  • Le troisième groupe (G3) est formé d’employés qui ont suivi une formation sans avoir entrepris une démarche de VAE au préalable (47 personnes).

Ces participants avaient, en majorité, un faible niveau de qualification. En effet, 34% d’entre eux n’avaient pas de diplôme de formation professionnelle ou technique et 53% en avaient un de niveau V (ce qui correspond à notre DEP). Les ouvriers au profil de techniciens étaient peu nombreux 11,9% de niveau IV (notre AEC) et 7% de niveau III (notre DEC technique). En fait, la démarche de VAE était à l’initiative de l’employeur et elle s’adressait d’abord aux ouvriers les moins qualifiés, c’est-à-dire ceux qui n’avaient pas de diplôme de formation professionnelle ou ceux qui en avait un, mais non relié à leur travail.

La perception de la VAE

La première question portait sur la perception de la VAE que les chercheurs ont posée aux participants des G1 et G2, soit à ceux qui ont fait une démarche de VAE. Ils devaient se prononcer sur 23 énoncés en précisant s’ils étaient : tout à fait d’accord, d’accord, plus ou moins d’accord ou pas du tout d’accord, soit une échelle de Likert en 4 points. Dans le tableau qui suit, la moyenne est donc sur 4.

Graphique 1 – Perception de la VAE, groupes 1 et 2

Les résultats les plus élevés (moyenne au-dessus de 3 sur 4) peuvent être résumés ainsi : la VAE permet la reconnaissance de son savoir-faire (face à soi et à autrui) via une démarche de réflexion sur ce qu’on sait faire qui donne confiance en ses propres moyens. La VAE est aussi considérée comme une étape dans le parcours professionnel qui mène à l’enrichissement de la vie au travail ou à d’autres projets professionnels. Au travers des huit premiers énoncés, c’est bien la dimension réflexive de la VAE qui ressort avec ses bienfaits sur soi, sur sa vie au travail et sur son développement professionnel.

Ensuite on remarque, avec intérêt, que le stress d’être évalué est faible et que la difficulté et la lourdeur de la démarche arrivent bons derniers. Ces résultats illustrent, avec éloquence, les avantages des dispositifs collectifs qui, comme l’étude du Céreq l’a montrée (autre article du bulletin) permettent d’alléger les démarches administratives en amont et d’assurer aux employés, un bon accompagnement notamment pour décrire leur travail.

Lorsque l’on compare les résultats des deux groupes séparément, les différences suivantes apparaissent (voir graphique 2). Sur tous les autres énoncés, les deux groupes ne se distinguent pas.

Graphique 2 – Perception de la VAE, comparaison entre les participants du G1 et du G2

Légende : En rouge (G1) En bleu (G2)

Tel qu’on peut le constater, dans ce tableau, les participants du G2 ont des scores nettement plus élevés que ceux du G1 sur les principaux effets bénéfices de la VAE (soit 5 sur 8 des énoncés dont les scores dépassent 3 points sur le graphique 1. Comme le souligne les auteurs, « il semble que le fait que la VAE soit suivie d’une démarche formative donne lieu à une perception rétrospective de celle-ci davantage orientée vers (1) l’avenir professionnel de la personne (en termes d’évolution, de changement, d’accession à un avenir différent) et (2) vers son développement dans le travail en termes d’enrichissement des tâches ou d’apprentissage professionnel »7).

Les effets de la reconnaissance des compétences sur le travail

Pour évaluer les effets de la reconnaissance des compétences sur les activités professionnelles, les chercheurs ont interrogé les participants des G1 et G2 sur les changements qu’ils ont perçus relativement à leur travail suite à l’opération de VAE. Quant aux participants du G3, ils se sont vus poser la même question suite à l’activité de formation.

Les changements perçus suite à l’opération de VAE pour le G1, de VAE + formation pour le G2 et de formation pour le G3.

  Pourcentage des participants qui ont déclaré
des changements
Intensité des changements
sur 6
  G1+G2 G1 G2 G3 G1+G2 G3
Souhait d’évolution professionnelle

81,4

73,0

94,0

93,6

5,4

5,4

Satisfaction au travail

68,6

   

80,9

4,5

4,7

Autonomie dans le travail

62,5

49,0

85,0

87,2

5,1

4,8

Efficacité perçue relativement au travail

59,1

51,0

73,0

80,9

5,0

5,0

Mobilisation au travail

59,1

   

80,9

4,5

4,5

Motivation au travail

58,9

   

83,0

4,5

4,5

Implication au travail

58,1

50,0

72,0

83,0

5,0

4,6

Assurance au travail

58,0

   

78,7

4,8

4,4

Valorisation de soi au travail

57,3

   

74,5

4,6

4,4

Intérêt pour l’activité de travail

56,8

   

89,1

5,0

5,0

Tranquillité d’esprit

51,7

   

72,3

4,3

4,4

Responsabilité au travail

49,4

39,0

 

80,4

4,5

4,3

Solidarité entre collègues au travail

49,4

 

52,0

70,2

4,9

4,9

Reconnaissance au travail

47,2

   

66,0

4,3

4,3

Variété du travail

45,5

42,0

 

85,1

4,5

4,5

Détente au travail (moins de tension)

44,8

 

46,0

74,5

4,6

4,9

Complexité du travail

38,4

32,0

49,0

76,6

4,3

4,1

Premier constat, la formation semble avoir un plus grand effet sur le travail que la VAE seule puisqu’un plus grand nombre de personnes évoque des changements liés à la formation comparativement au nombre de personnes évoquant ces mêmes changements liés à la VAE. Là où la VAE seule a un impact important c’est sur le désir d’évolution professionnelle.

Ce que la VAE toute seule change le moins, c’est le travail comme tel, c’est-à-dire qu’au sortir d’une démarche VAE on n’a pas un travail plus varié, ni plus complexe, ni plus de responsabilités, c’est davantage la formation qui amène cela.

Les effets de la VAE sur les attitudes à l’égard de la formation

Sur les effets de la VAE sur les attitudes à l’égard de la formation, les participants du G2 et G3 étaient interrogés. Les questions portaient sur le désir d’entrer en formation, les motivations à suivre une formation, le sentiment d’efficacité personnelle en formation, le soutien social perçu et la pénibilité perçue de la formation.

Les participants se distinguent sur deux de ces thèmes : les motivations à suivre une formation et le sentiment d’efficacité personnelle en formation et ce, à l’avantage du G2. On voit ici comment la VAE favorise la mise en mouvement de la personne sur son développement professionnel, qui passe par la formation, qui elle, comme on vient de le voir, amène des changements relatifs aux activités professionnelles.

Pour conclure

Cette étude portait sur les effets de la VAE du point de vue des individus qui entreprennent une telle démarche. Pour résumer, on a vu que la VAE provoque le désir d’évoluer professionnellement et donne la motivation à suivre de la formation et de s’y sentir à l’aise. Ces résultats confortent les résultats de l’étude du Céreq qui montrent que la VAE a bien cette capacité de mettre en mouvement les employés les moins qualifiés sur leur trajectoire professionnelle.

Quant aux effets sur le travail, ils sont générés surtout par la formation. Si le Céreq observait qu’en entreprise VAE et formation sont souvent associées, à la lumière des résultats que l’on voit ici, il semble bien que ce soit là une fort bonne chose, tant pour les employés que pour les employeurs.

Dans l’ensemble, les résultats de cette étude montrent que les entreprises ont tout intérêt à intégrer une démarche de reconnaissance des compétences à leurs pratiques de gestion des ressources humaines.

Notes

  1. (Céreq, 2008 : 31)
  2. (Céreq, 2008 : 27)
  3. (Céreq, 2008 : 29)
  4. (Céreq, 2008 : 37)
  5. (Céreq, 2008 : 30)
  6. (Céreq, 2008 : 30)
  7. (p. 41)

Références

Brochier, D., Kogut-Kubiak, F., Labruyère, C., Quintero, N. (2008). La VAE en entreprise : une démarche collective qui soutient des projets individuels. Marseille, Céreq, NEF 38, novembre.

Pouchard, D., Lagabrielle, C. et Laberon, S. (2011). Validation des acquis de l’expérience, une dynamique professionnelle ? Etude des effets de la VAE sur le développement des individus et des organisations dans le secteur industriel. Bordeaux, Université de Bordeaux Segalen.

Extrait

Souvent conçue pour des employés moins qualifiés, la VAE en entreprise réduit la difficulté des démarches administratives en amont du dispositif tout en assurant un accompagnement de qualité.

Il y a encore peu d’études sur la démarche et les effets de la VAE en entreprise. En voici une, menée en 2010, auprès de 140 ouvriers, agents de fabrication en usinage et en assemblage, de First Aquitaine Industrie, un fabriquant de boîtes de vitesse pour les automobiles.

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