Septembre 2014 | Vol. 5 | N°3

Principes à suivre pour concevoir les cadres nationaux de qualifications

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En 2014, 142 pays sont en phase de planification, de développement ou d’implantation d’un Cadre national de qualifications (CNQ)1). Le phénomène est récent considérant qu’en 2005, pas plus de 15 pays s’étaient doté d’un tel cadre ou étaient en train de le faire. En moins de dix ans, 127 pays ont embarqué dans ce train.

La Nouvelle-Zélande a été le premier pays à se doter d’un CNQ dans les années 90. Cette décennie-là, l’Australie, l’Afrique du Sud, l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord ont suivi, constituant ce que nous désignons aujourd’hui comme la première génération du dispositif, plutôt anglo-saxonne. Dans les années 2000, le phénomène gagne tous les pays de l’Union Européenne (et quelques autres pays européens)2) formant ainsi la deuxième génération de CNQ. Là aussi on note un réel engouement, puisqu’avant 2008, seulement trois pays européen en avaient un3). Depuis, les CNQ ne cessent de croître partout dans le monde. Et pour cause, ils apportent une réponse aux pressions culturelles, sociales et économiques de notre temps sur les systèmes éducatifs.

Les CNQ sont des instruments utilisés par les pays pour rafraîchir, voire réformer leurs systèmes d’éducation et de formation conçus au siècle dernier. Des systèmes qui connaissent partout les mêmes problèmes : manque de transparence des certifications, rigidité des systèmes et des parcours de formation, sans compter cette difficile adéquation entre la formation et l’emploi.

Si nous abordons ce thème, c’est que nous croyons que le Québec aurait avantage à adopter un cadre national de qualifications, d’autant que près de nous, l’Ontario vient de le faire, que le Canada et quelques autres provinces y songent et qu’aux États-Unis, il y a des pressions pour que le gouvernement américain en adopte un.

Dans ce premier article du dossier, nous présentons ce que sont les CNQ, à quoi ils servent et quels sont les principes à suivre pour les concevoir. Dans le deuxième, il est question des problèmes qu’un CNQ pourrait permettre de résoudre au Québec. Les troisième, quatrième et cinquième articles présentent les CNQ de l’Australie, de l’Écosse et de la France autour d’un exemple concret : les métiers de la coiffure.

Qu’est qu’un cadre national de qualifications ?

Les européens le définissent comme un « instrument de classification des certifications ».Certifications que l’on classe en utilisant des critères « correspondant à des niveaux déterminés d’éducation et de formation ». Le nombre de niveaux peut varier d’un pays à l’autre (pour respecter des spécificités nationales) et les critères aussi, si ce n’est qu’ils sont tous exprimés sous la forme de résultats d’apprentissage4). Les résultats ou acquis d’apprentissage sont des savoirs, aptitudes et/ou compétences qu’un individu a acquis et/ou est en mesure de démontrer à l’issue d’un processus d’apprentissage formel, non formel ou informel5). Pour donner un exemple, le Cadre européen des certifications(CEC) comprend 8 niveaux et les descripteurs connaissances, aptitudes et compétences.Ces descripteurs étant le résultat d’un compromis entre les conceptions française, allemande et anglo-saxonne des résultats d’apprentissage6).

Un CNQ peut couvrir l’ensemble des qualifications d’un pays – tous types, tous niveaux confondus –, c’est le cas de 29 pays européens, ou seulement une partie – la formation professionnelle et technique ou l’enseignement supérieur –, c’est le cas de 8 pays européens.

À quoi sert un cadre national de qualifications ?

Avec cet instrument, les États souhaitent « intégrer et coordonner leurs systèmes nationaux de certifications » en ayant l’objectif derrière « d’améliorer la transparence, l’accessibilité, la gradation et la qualité des certifications à l’égard du marché du travail et de la société civile » (Parlement européen et du conseil, 2008). Voilà, c’est implicite mais clair, les cadres nationaux de qualification sont des instruments de réforme qui peuvent s’accompagner de changements structurels et institutionnels parfois très importants.

Si les cadres nationaux diffèrent, tous les pays s’entendent à l’effet que les qualifications au XXIe siècle doivent :

  • Être transparentes i.e. que l’on doit comprendre aisément à quels métiers ou professions elles conduisent et les compétences requises pour les exercer.
  • Minimiser les barrières dans un parcours de formation et de carrière, que ce soit pour des fins de progression ou de mobilité professionnelle.
  • Maximiser l’accès, la flexibilité et la portabilité entre les différents secteurs de l’éducation et du travail et entre les établissements et autres lieux de formation.

Et pour ce, il faut améliorer la coordination des systèmes d’éducation et de formation pour rendre les parcours plus cohérents. Et là, viennent ces autres objectifs :

  • Rendre les systèmes d’éducation et de formation plus axés sur la demande que sur l’offre, en augmentant l’influence des apprenants et des entreprises sur les institutions d’enseignement et autres prestataires de formation.
  • Promouvoir la reconnaissance des compétences acquises de façon informelle et non-formelle.
  • Promouvoir la formation tout au long de la vie.
  • Redonner à la formation professionnelle et technique ses lettres de noblesse de façon à ce qu’elle acquiert autant de valeur que la formation générale.
  • Promouvoir la mobilité internationale des apprenants et des travailleurs.

Les ingrédients d’un cadre national de qualifications

Et maintenant comment fait-on cela ? Quels sont les principes directeurs (les ingrédients) du processus ? Voici les principaux.

  • Un langage commun. Le recours à des descripteurs universels partagés par tous et compris de tous pour décrire les niveaux d’éducation et de formation, les acquis d’apprentissage, les certifications et les crédits (transparence des qualifications). Et ces descripteurs doivent être exprimés en résultats d’apprentissage pour permettre la reconnaissance des expériences acquises dans la vie professionnelle et personnelle.  Ce langage commun donne ensuite des outils pour amener des changements dans les systèmes d’éducation et de formation existants.
  • L’engagement de tous les acteurs. Le développement et la mise en œuvre des cadres nationaux de qualifications exigent l’engagement de toutes les parties prenantes de l’éducation et de la formation.  On l’aura compris, les CNQ, ce n’est pas l’affaire de l’Éducation seule. Le processus comme tel, ou les parties prenantes se donnent un cadre, le maintiennent et le supportent, via des dispositifs de pilotage multipartites, favorise la mise à jour et la pertinence des systèmes et des qualifications qui deviennent, de ce fait, plus cohérents et axés sur la demande.
  • Des normes. Les CNQ peuvent être un instrument de régulation des qualifications forçant ainsi des changements structurels et institutionnels. Par exemple, les qualifications pour être inscrites dans un cadre doivent répondre à des exigences pour être offertes, évaluées et certifiées.
  • Un système d’assurance qualité. La plupart des CNQ sont accompagnés d’un système d’assurance qualité même lorsqu’ils n’ont pas de visée régulatrice.
  • La modularisation des programmes et les unités d’apprentissage capitalisables. Dans la plupart des CNQ, les qualifications sont basées sur des unités de formation ou d’apprentissage (units of learning) qui peuvent être combinées et cumulées de différentes façons (formation ou reconnaissance des acquis et des compétences) favorisant le transfert de crédits et la progression dans un parcours de formation et de carrière.

Comment mettre en œuvre un cadre national de qualifications ?

Deux grandes approches sous-tendent les CNQ. Lorsque l’approche est dite «communicationnelle», le CNQ informe sur le fonctionnement des systèmes d’éducation et de formation. Un tel cadre donne une vision globale et intégrée des systèmes existants sans obliger les acteurs à faire des changements. L’approche peut être plus «régulatrice». Dans ce cas, on part des systèmes existants en proposant des outils pour réaliser des changements. Le CNQ écossais reflète bien la première approche et le CNQ australien, la seconde. Un CNQ peut aussi avoir pour vocation de créer un système de toutes pièces. Tel fut le cas du CNQ de l’Afrique du Sud.

Notes

  1. Pour une liste des 142 pays, voir CEDEFOP (2013 b).
  2. En 2013, les 27 pays membres de l’UE ont un CNQ en phase de conception, de développement ou d’implantation, plus la Croatie, la République de la Macédoine, l’Islande, le Liechtenstein, le Monténégro, la Norvège, la Serbie, la Suisse et la Turquie.
  3. L’Irlande, la France et le Royaume-Uni.
  4. Almost all modern qualifications are expressed in learning outcomes, which are statements of the knowledge, skills and competences a learner is expected to acquire in order to obtain a qualification. (Cedefop, 2013 : 9)
  5. Source : Cedefop, 2008, Terminology of european education and training policy.
  6. Savoir, savoir-faire et savoir-être pour la France,  fachkompetenz,methodenkompetenz, personalkompetenz et sozialkompetenz pour l’Allemagne et cognitive competence, functional competence et social competence pour le Royaume-Uni (Commission européenne, 2008 :7)

En savoir plus

Sur le développement des cadres nationaux, ces deux rapports du CEDEFOP font le tour de la question :

Centre européen pour le développement de la formation professionnelle (2013 a). Analysis and overview of NQF developments in European countries, Annual Report 2012. CEDEFOP, Working paper n. 17.

Centre européen pour le développement de la formation professionnelle (2013 b). Global national qualifications framework inventory. CEDEFOP, document préparé pour la quatrième rencontre des ministres de l’Éducation de l’Europe et de l’Asie tenue à Kuala Lumpur, 13 et 14 mai 2013.

Pour une lecture critique du phénomène, ces articles :

Raffe, David (2013).What is the evidence for the impact of National Qualifications Frameworks, Comparative Education, 49:2, 143-162.

Young, Michael F. D. (2003).National Qualifications Frameworks as a Global Phenomenon: A comparative perspective. Journal of Education and Work, 16:3, 223-237.

Parlement européen et du conseil (2008). Recommandation du parlement européen et du conseil du 23 avril 2008 établissant le Cadre européen des certifications pour l’éducation et la formation tout au long de la vie. Journal officiel de l’Union européenne, 6 mai.

Commission européenne (2008). Explication du Cadre européen des certifications pour l’éducation et la formation tout au long de la vie Luxembourg. Office des publications officielles des Communautés européennes.

Extrait

Ce que sont les CNQ, à quoi ils servent et les principes à suivre pour les concevoir et les mettre en oeuvre.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

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