Septembre 2013 | Vol. 4 | N°3

L’enquête européenne sur la formation des entreprises : des résultats qui interpellent

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Le Royaume-Uni se classe au 1er rang des entreprises qui offrent ou soutiennent de la formation en Europe. La France privilégie pour sa part une formation plus formelle, au détriment des autres modes de formation. Elle arrive au 8e rang.

Ces résultats proviennent de l’Enquête européenne sur la formation parrainée par les employeurs (CVTS pour Continuing Vocational Training Survey). Réalisée depuis 20 ans dans les pays membres de la Communauté européenne, elle sonde en profondeur les efforts et les pratiques de formation des entreprises. Aussi offre-t-elle sur le sujet une base de données incomparable et certains résultats nous interpellent.

Le Québec, profondément marqué par la France et le Royaume-Uni, aurait intérêt à réaliser une telle enquête sur son territoire, une proposition à envisager dans la perspective de l’intensification des échanges économiques entre le Canada et l’Europe (Accord de libre-échange éventuel) et de la collaboration internationale entre chercheurs.

Le Royaume-Uni, un pays exemplaire

Le Royaume-Uni se distingue par une offre de formation en entreprise intense et variée et par la vigueur de ses PME. Les entreprises britanniques dépassent, et de beaucoup, la moyenne européenne pour tous les modes de formation, à l’exception des cours externes pour lesquels elles font tout de même bonne figure. Poly-formatrices, leur performance est remarquable quant à la formation en situation de travail, la participation aux conférences, les ateliers, les séminaires et l’auto-formation, autant de modes de formation pour lesquels elles se classent premières en Europe, loin devant les autres pays (Tableau 1). Autre trait distinctif, même les très petites entreprises britanniques sont actives : 85% de celles qui comptent entre 10 et 19 employés offrent de la formation alors que la moyenne européenne pour cette catégorie est de 49% (Tableau 2).

La France, un pays qui nous ressemble

À l’inverse des entreprises britanniques, les françaises sont mono-formatrices, privilégiant les cours en externe1) aux autres modes de formation sur lesquels elles affichent une performance sous la moyenne européenne (Tableau 2).

Un phénomène semblable existe entre le Québec et les autres provinces du Canada et nous devons à Michael R. Smith et Marie-Ève Gagnon (2010) de l’avoir mis au jour dans une étude portant sur les pratiques de formation des provinces canadiennes réalisée avec les données de l’Enquête sur le marché du travail et les employés (EMTE) de Statistique Canada. « Un résultat, en particulier, est frappant, soulignent-ils. Tandis qu’il y a peu de différences entre le Québec et le reste du Canada dans l’incidence de formation structurée [ou formelle], une importante différence est observée dans l’incidence de formation en cours d’emploi [autres modes de formation]». Ils poursuivent en précisant que le phénomène demeure inexpliqué, et observent en outre que « les entreprises québécoises privilégient le recours aux formateurs externes pour la formation à l’interne »2).

Ces mêmes phénomènes ont aussi été aussi observés dans une étude comparative portant sur les pratiques de formation des PME canadiennes3). On y apprend que les entreprises de Montréal se classent loin derrière celles de Winnipeg, avec un écart de 16 points de pourcentage pour la formation moins formelle alors que l’intervalle est plus faible dans le cas de la formation formelle. De plus, la majorité des entreprises montréalaises dispense la formation pendant les heures de travail, engage des formateurs accrédités et offre une certification reconnue, alors que les entreprises de Winnipeg présentent des modalités plus souples.

Comment expliquer cet attrait pour la formation formelle? Certains chercheurs évoquent l’effet de la Loi sur le développement et la reconnaissance des compétences, qui encadrent ces activités. L’explication est pertinente, d’autant plus que cette loi s’apparente à la Loi de 1971, qui oblige les entreprises françaises à verser un pourcentage de leur masse salariale aux fins de formation des employés4).

Et s’il y avait derrière ce phénomène des différences culturelles plus profondes entre pays francophones et anglo-saxons? Cette hypothèse intéressante pourrait être investiguée au moyen d’une étude qualitative comparant les pratiques de gestion et de formation des entreprises québécoises à celles d’une autre province canadienne.

Et si on réalisait cette enquête au Québec?

Il serait pertinent de réaliser l’enquête CVTS au Québec et ce, en suivant les mêmes procédures et aux mêmes années que les Européens. Cela d’autant que Statistique Canada ne mène plus d’enquête sur la formation en entreprise auprès des employeurs depuis qu’il a cessé de produire l’EMTE en 2005.

Les responsables québécois d’une telle enquête profiteraient d’une expertise bâtie sur plus de vingt ans.

Les chercheurs et les entreprises d’ici auraient la possibilité d’établir des comparaisons claires avec les pays européens.

Le Québec ferait en outre l’économie non négligeable des coûts relatifs à la conception et au rodage d’une enquête de cette envergure.

L’opération pourrait être menée par la Commission des partenaires du marché du travail et l’Institut de la statistique du Québec, comme c’est le cas en France où l’enquête CVTS est mise en œuvre par le Centre d’études et de recherche sur les qualifications et l’Institut national de la statistique et des études économiques, en collaboration avec les partenaires sociaux.

Un tel projet est d’autant plus réalisable que chaque pays européens est responsable de l’enquête sur son territoire, de l’administration du questionnaire à la production des rapports, en passant par le traitement et l’analyse des données. Sans compter qu’ils disposent aussi d’une marge de manœuvre qui leur permet d’ajouter des questions adaptées au contexte national, s’ils le souhaitent.

À propos de l’enquête CVTS

L’enquête CVTS est un projet de la Commission Européenne. Réalisée sur une base quinquennale depuis 2005, il existe quatre éditions : CVTS1-1993, CVTS2-1999, CVTS3-2005 et CVTS4-2010 dont les résultats viennent de paraître. Tous les pays membres y participent, la Norvège s’y étant ajoutée en 1999.

La CVTS porte sur les entreprises de 10 employés et plus, appartenant à tous les secteurs d’activités, à l’exclusion du secteur public. Cette enquête touche un ensemble de thèmes relatifs à la formation offerte et soutenue par les employeurs. En voici quelques-uns : les activités de formation, le nombre de participants, la responsabilité de la formation, l’analyse des besoins, la planification de la formation, le budget et les coûts de la formation, le choix des fournisseurs de formation, les obstacles à la formation, les raisons de la non-formation. Et une partie du questionnaire porte sur la formation duale ou formation en alternance, puisqu’il s’agit de la formation initiale dans laquelle sont impliqués les employeurs.

Travaux français et britanniques sur l’enquête CVTS

Le Centre d’études et de recherche sur les qualifications (Céreq) consacre les deux derniers numéros de son bulletin aux résultats de l’enquête CVTS4-2010. Le Bref de juillet présente une intéressante typologie des pays selon qu’ils sont peu, mono ou poly formateurs; le Royaume-Uni appartenant au dernier type et la France au deuxième. Le Bref de mai, propose une typologie des politiques de formation des entreprises de 10 à 49 employés. Les britanniques viennent aussi de publier les résultats de l’enquête CVTS4-2010. Dans ce cas, il s’agit d’une analyse exhaustive des données pour le Royaume-Uni.

Jean-François Mignot (2013). Formation continue des salariés en Europe : les écarts entre les pays se réduisent encore. Marseille, Céreq, Bref no. 312, juillet.

Isabelle Marion-Vernoux (2013). Variété des politiques de formation continue dans les petites entreprises. Marseille, Céreq, Bref no. 310, mai.

Department for business, innovation and skills (2013). Continuing vocational training survey – CVTS4. London, BIS research paper number 102, février.

Tableaux

Tableau 1. L’implication des entreprises en formation selon la taille (nombre d’employés) et le pays (%)

 

Total

Rang

10 à 19

20 à 49

50 à 249

250 et +

Royaume-Uni

90

1

85

93

92

96

Norvège

86

2

78

94

88

95

Danemark

85

3

82

83

96

99

Autriche

81

4

77

83

91

99

Suède

78

5

69

79

95

100

Finlande

77

6

68

78

89

94

Pays-Bas

75

7

66

78

88

96

France

74

8

60

84

98

100

Union européenne

60

15

49

64

78

91

 

Tableau 2. L’implication des entreprises en formation selon le type de formation (%)

  Cours internes Cours externes Formation en situation de travail Rotation des postes… Cercles de formation/
qualité
Auto-formation Conférences, ateliers… Total toutes formations Rang
Royaume-Uni

67

81

75

27

20

36

60

90

1

Norvège

66

79

60

33

32

18

37

86

2

Danemark

64

96

30

14

25

19

53

85

3

Autriche

43

96

32

19

28

13

64

81

4

Suède

62

93

34

29

8

16

44

78

5

Finlande

43

94

35

11

11

22

49

77

6

Pays-Bas

36

95

31

9

10

18

36

75

7

France

44

92

29

10

8

9

23

74

8

Union européenne

54

89

33

11

10

13

33

60

Notes

  1. Pour la définition des cours en externe et des autres modes de formation de l’enquête CVTS, consulter le glossaire produit par la Belgique ici.
  2. Smith, Michael R. et M. Gagnon (2010). Les différences interprovinciales dans les pratiques de formation et leurs effets. Université McGill. Un projet financé via le programme de subvention à la recherche appliquée (PSRA) de la CPMT.
  3. Bélanger, P. et S. Hart (2012). Leveraging Training and Skills Development in SMEs : An Analysis of Two Canadian Urban Regions – Montreal and Winnipeg. OECD Local Economic and Employment Development (LEED), Working Papers, 2012/19, OECD Publishing
  4. Nous avons comparé les deux lois dans un article intitulé Modalités du « 1% » français et singularité du « 1% » québécois dans le Bulletin du mois de novembre 2011.

En savoir plus

Extrait

Le Royaume-Uni est un pays phare en matière de formation en entreprise. Occupant le 1er rang des pays de l’Union Européenne, il se démarque par la variété des formations qu’offrent et soutiennent les entreprises et par la performance des PME. La France, au 8e rang, privilégie la formation formelle. Profondément marqué par ces deux cultures, nous aurions intérêt à réaliser l’Enquête européenne sur la formation parrainée par les employeurs en l’adaptant à la réalité québécoise, ce que font chacun des pays qui y participent. Cette proposition est intéressante pour des motifs culturels, mais aussi dans la perspective de l’intensification des échanges économiques entre le Canada et l’Europe (Accord de libre-échange éventuel) et de la collaboration internationale entre chercheurs.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

Observatoire compétences-emplois (OCE)
1205, rue Saint-Denis
Pavillon Paul Gérin-Lajoie, local N-5920
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