Juin 2011 | Vol. 2 | N°2

Le courtage de formation, une notion utile pour la conception et l’analyse des politiques

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En quarante ans, la formation continue est devenu un marché où interviennent une pléthore d’acteurs, tant publics que privés. Un marché de plus en plus complexe dans lequel, prestataires de services de formation et clients ont du mal à s’y retrouver. Les prestataires, parce qu’ils ont à développer une offre en réponse à des besoins sans cesse changeants; les clients, parce qu’ils ont du mal à repérer une offre de formation qui corresponde à leurs besoins. D’où la nécessité d’une intermédiation.

Il existe plusieurs types de services ou d’agents intermédiaires. Les services d’information des établissements d’enseignement en sont un. Les sites internet d’information et d’orientation tels que Next Step au Royaume-Uni et O’NET aux Etats-Unis, en sont d’autres. Tous ces services ou agents intermédiaires méritent que l’on s’y intéressent parce qu’ils donnent à voir et à penser :

  • que les systèmes de formation ne sont pas transparents;
  • que nos sociétés sont aux prises avec un déséquilibre entre l’offre et la demande ou l’offre et le besoin;
  • que ce déséquilibre est structurel puisque les besoins sont en perpétuel changement;
  • que, par conséquent, il y a un travail qui doit être fait en amont et en aval de la formation, pour arrimer l’offre à la demande ou l’offre aux besoins et ce, tant pour les organisations que les individus;
  • que ce travail nécessite l’intervention d’agents intermédiaires.

Dans cet article, nous nous intéressons à l’agent intermédiaire le plus actif, soit le learning ou skill broker que l’on peut traduire par « courtier de formation ou de compétences » tout en soulignant que l’usage est peu, voire pas du tout, répandu dans notre langue. Probablement parce que cette notion sous-entend que la formation continue est un marché, une idée avec laquelle les anglo-saxons sont plus à l’aise.

Qui sont les courtiers de formation ?

Le courtage de formation peut être réalisé par des agences gouvernementales, des organismes à but non lucratif ou des entreprises privées. La plupart de temps, le courtage représente une partie de leur rôle. En ce sens, il s’agit davantage d’une fonction que d’un métier.

Le courtier de formation se distingue des autres intermédiaires par les caractéristiques suivantes. Premièrement, c’est un agent actif dans l’identification des besoins de formation de son client et la recherche des formations qui correspondent à ses besoins.

A training broker plays an active and purposeful role in identifying training needs. A training broker considers the whole suite of present and potential training opportunities and actively matches needs to training, acting in the best interests of the client. (Kilpatrick, S., Fulton, A. et Johns, S., 2007, p. 211)

Deuxièmement, le courtier de formation est un agent catalyseur. Par son intervention, il déclenche ou accélère un processus de formation et de développement de compétences qui autrement n’aurait pas lieu, ou plus difficilement, ou plus lentement.

Troisièmement, le courtier de formation est un agent de changement lorsque l’intervention provoque un ajustement de l’offre existante ou le développement d’une offre nouvelle.

[…] brokerage should not only assist the (potential) learner but also influence the learning provider (eg to change learning in ways that make it more accessible and engaging). (Yarnit, M., Sachdev, D. et Zwart, R., 2005 p. 9)

Quatrièmement, le courtier de formation n’est pas un agent de formation (bien qu’il y ait des nuances à introduire sur cette assertion, ce que nous voyons plus loin).

A broker, by definition, is a go-between. Real estate brokers don’t own the houses they sell; they represent the owners, identifying the best way to move their house on the market. Nor are real estate brokers the buyers; instead their role is to find what the buyers are looking for. They bring people together. (CHSRF, 2003, p.4)

Qu’est qu’ils font exactement ?

Le courtage de formation c’est un ensemble d’activités en amont et en aval de la formation proprement dite. (Cette définition est inspirée de Kilpatrick, S., Fulton, A. et Johns, S., 2007). Les activités en amont sont :

  • Définir les besoins de formation du client et les objectifs de la formation ;
  • Déterminer le type de programme ou d’activité de formation convenant le mieux aux besoins et objectifs précédemment définis ;
  • Déterminer les sources de financement possibles et faire la demande de financement auprès de l’organisme financeur ;
  • Choisir un prestataire de formation qualifié ;
  • Lorsque l’offre de formation existante ne convient pas, travailler avec les partenaires pour déterminer le contenu d’un programme ou d’une activité de formation ;
  • S’assurer que le programme modifié ou créé convient aux objectifs de la formation avant de l’offrir.

En aval, il s’agit d’évaluer la formation dispensée et d’apporter des changements lorsque la formation doit être répétée, de même qu’évaluer le processus de courtage comme tel.

Ces activités impliquent plusieurs acteurs : un courtier, un client, un prestataire de formation et d’autres acteurs institutionnels nationaux, régionaux, locaux. Ce qui fait dire aux chercheurs que le courtage doit être pensé comme un processus de collaboration au cœur duquel se créent et s’activent des réseaux. Le courtage de formation est impensable sans activités de réseautage.

Les prestataires de formation peuvent-ils être des courtiers ?

Selon Kilpatrick, un prestataire de formation peut mettre en application les principes du courtage de formation – notamment pour identifier les besoins d’un client –, c’est là une bonne pratique qui ne fait pas de lui pour autant, un courtier de formation.

Examples include training providers who employ local coordinators to facilitate a better match between client needs and training opportunities, and/or those who develop a wide network of stakeholders to help identify training needs, including other training providers, industry associations and government agency representatives. Use of broking principles ensures high quality training provision and a good match between needs and opportunities. This is not brokerage, because the principles are applied to matching the provider’s own programs to their own clients’ needs. This category includes private consultants, and public and private training providers. (Kilpatrick, S. et autres, 2006, p. 38)

Un prestataire de formation peut agir comme courtier de formation à la condition d’envisager toutes les opportunités de formation possibles pour répondre aux besoins d’un client.

When acting as a broker, the training provider considers the whole suite of present and potential training opportunities and actively matches needs to training, acting in the best interests of the client. This ensures clients are provided with the best possible learning pathway. Private consultants and private training providers fall within this category. (Kilpatrick, S. et autres, 2006, p. 38)

Pour résumer, le prestataire de services de formation se distingue du courtier de formation sur deux plans : (1) jusqu’où il peut aller dans la définition du besoin du client et (2) jusqu’où il peut considérer toutes les possibilités de formation existantes et potentielles pour répondre aux besoins du client. En d’autres termes, sur ces deux activités, il peut être biaisé et limité par sa propre offre de formation.

Of course, training provision is also about matching needs to training, and good training provision is also likely to be a collaborative process. However, it differs from brokerage in two key areas: the extent to which training providers research training needs, and the extent to which they consider the whole suite of present and poten- tial training opportunities when matching needs and opportunities. Some training providers also undertake a wider broking role; many do not. (Kilpatrick, S. et autres, 2007, p. 211)

Pour notre part, nous sommes tenter d’émettre l’hypothèse que toute activité de courtage est potentiellement biaisée et limitée – en nature et en degré – par le type d’agent ou d’organisme qui la met en application. L’action dans le pur intérêt du client est assez rare. Même dans Train to Gain (voir prochaine section), on peut se demander si l’action d’identification des besoins du client par un courtier – pourtant indépendant – n’est pas tout de même un peu balisée par les mesures qu’il a à mettre à disposition des entreprises.

Le courtage de formation dans les politiques de formation continue du Royaume-Uni et de l’Australie

Au Royaume-Uni, le « skill broker » est au cœur de la mesure Train to Gain, mise en œuvre entre 2006 et 2010 (actuellement en suspend). En effet, grâce à Train to Gain, les entreprises avaient accès à un courtier spécialisé en développement de compétences et ce, gratuitement. Le rôle de ce courtier était d’analyser les besoins de formation des entreprises et de les guider vers les ressources de formation appropriées. Précisons que ce courtier était indépendant, en ce sens qu’il ne travaillait pas pour un organisme de formation. Au Royaume-Uni toujours, les salariés ont accès à un courtier de formation dans les entreprises syndiquées, les Union Learning Representatives dont nous avons parlé dans le bulletin précédent. L’Australie s’est aussi donnée, en 2004, une stratégie nationale de formation professionnelle qui favorise le développement du courtage de formation.

The recent Australian policy document Shaping our Future : Australia’s national strategy for vocational education and training 2004–2010 (Australian National Training Authority, 2003) identifies a range of strategies that support training brokerage. These include assisting clients as they navigate the vocational education and training (VET) sector, enabling training providers and brokers to partner with industry, and strengthening the role of industry in identifying skill needs and devel- oping products and services to meet those needs. (Kilpatrick, S. et autres, 2007, p. 210)

En fait, dans plusieurs pays, il existe des mesures et des dipositifs qui s’appuient sur une formule de courtage de formation sans en porter le nom. Ainsi en Belgique, les conseillers du CEFORA (voir l’article de Sylvie Tousignant dans le présent bulletin) et au Québec, les conseillers des services aux entreprises d’Emploi-Québec, des collèges et des commissions scolaires ont aussi une fonction de courtage de formation. C’est le cas aussi des conseillers des mutuelles de formation territoriales, comme nous l’avons vu dans un article consacré à Forma Plus (voir bulletin du mois de mars 2011).

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L’intérêt de la notion de courtage de formation c’est de rendre visible tout le travail d’articulation qui doit être fait entre l’offre et la demande ou l’offre et le besoin. La notion est utile à la recherche et aux politiques publiques, dans la mesure où elle permet d’identifier, dans une société, les acteurs qui font l’arrimage entre l’offre et la demande ou l’offre et le besoin de formation et de ce fait, de s’interroger sur l’efficacité et la portée de qu’ils font et par delà, sur la suffisance ou insuffisance des services de l’intermédiation.

Références

Australian National Training Authority (2003). Shaping Our Future : Australia’s National Strategy for Vocational Education and Training 2004–2010, Brisbane : Australian National Training Authority (ANTA).

Canadian Health Services Research Foundation (2003). The Theory and Practice of Knowledge Broking in Canada’s Health System, Ottawa : Canadian Health Services Research Foundation.

Gientzotis Consulting (2003). Provision of Intermediary Services to Enterprises by Registered Training Organisations, Melbourne : Australian National Training Authority (ANTA).

Kilpatrick, S., Fulton, A. et Johns, S. (2007). Matching training needs and opportunities : the case for training brokers in the Australian agricultural sector, International Journal of Lifelong Education, vol. 26, No.2, p. 209-224.

Kilpatrick, S., Fulton, A., Johns, S. et Weatherley, J. (2006). A responsive training market : the role of brokers. A report prepared for the Cooperative Venture for Capacity Building. Kingston (Australie), Rural Industries Research and Development Corporation.

Yarnit, M., Sachdev, D. et Zwart, R. (2005). Understanding Learning Brokerage, London: Learning and Skills Development Agency.

Extrait

En quarante ans, la formation continue est devenu un marché où interviennent une pléthore d’acteurs, tant publics que privés. Un marché de plus en plus complexe dans lequel, prestataires de services de formation et clients ont du mal à s’y retrouver. Les prestataires, parce qu’ils ont à développer une offre en réponse à des besoins sans cesse changeants; les clients, parce qu’ils ont du mal à repérer une offre de formation qui corresponde à leurs besoins. D’où la nécessité d’une intermédiation.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

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