Février 2015 | Vol. 5 | N°4

L’alternance travail-études en ligne et en entreprise dans le secteur manufacturier

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Depuis deux ans, le Centre sectoriel des plastiques de Saint-Damien de Buckland de la Commission scolaire de la Côte du sud offre ses diplômes d’études professionnelles1) en ligne selon la formule de l’alternance travail études (ATE). La clientèle visée sont les travailleurs en emploi. Les résultats sont au rendez-vous avec une cinquantaine d’inscriptions par année alors que le Centre était sur le point de fermer, faute de clientèle.

Cette innovation retient l’attention de l’Observatoire pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle répond aux problèmes névralgiques de l’industrie manufacturière lorsqu’il est question de main-d’œuvre, à savoir : des programmes de formation professionnelle faiblement voire pas fréquentés, un bassin inexistant de main-d’œuvre qualifiée et des lacunes de compétences d’une main-d’œuvre embauchée sans formation. En outre, elle permet une adaptation de la formation professionnelle aux évolutions du marché du travail dans un contexte où les écarts se creusent inexorablement entre l’école et l’entreprise. Coûteux et rigide, le « tout à l’école » du siècle dernier est aujourd’hui difficile à maintenir et, nombreux sont ceux et celles qui estiment que désormais, il faut aller vers la formation alternée ou duale. L’ATE en ligne va dans ce sens.

Dans cet article, nous présentons les modalités, les conditions et les impacts de cette ATE en ligne parce qu’en matière de politiques publiques, s’il est utile de s’inspirer des bonnes pratiques d’ailleurs, il est tout aussi essentiel de prêter attention à celles qui chez nous s’y apparentent et participent des innovations qui feront le monde de demain.

Les modalités de l’ATE en ligne

L’ATE en ligne repose sur deux modalités dont la conjugaison lui donne un statut d’innovation : le contenu des programmes est transmis en ligne et les compétences sur les savoir-faire sont acquises en milieu de travail. Quant au financement, il est assuré par trois parties. Le MELS finance la formation selon les paramètres de l’alternance travail études (ATE). Les entreprises achètent le matériel et libèrent les travailleurs de huit à dix heures par semaine. Ceux-ci sont donc rémunérés pour suivre la formation. En retour, ils doivent consacrer le même nombre d’heures à la formation sur leur temps personnel. Selon Yves Boivin, l’enseignant qui a conçu l’ATE en ligne, « c’est une question de responsabilisation, envers l’entreprise et leur formation ». Au total, les travailleurs sont en formation plus d’une vingtaine d’heures par semaine. En outre, les entreprises peuvent inscrire ces travailleurs-apprenants au programme d’apprentissage en milieu de travail2), ce qui leur permet d’obtenir du financement pour la partie formation interne.

Le contenu des programmes est transmis en ligne sur une plate-forme dédiée à cet effet.

Sur la plate-forme TIC-FP les travailleurs-apprenants ont accès à des modules de formation qu’ils doivent compléter le jour, le soir, la nuit, les fins de semaine, chez eux, en entreprise ou ailleurs…, c’est à eux de déterminer le moment et le lieu de la formation. Lorsqu’ils éprouvent des difficultés, ils ont accès aux enseignants toute la journée. Yves Boivin précise : « Avec TeamViewer et une oreillette de réceptionniste, on est en ligne, de 7h à 17h. On est aussi près d’un apprenant en entreprise que d’un étudiant au centre de formation. » Le soir et les fins de semaine, l’accompagnement est asynchrone. Les échanges se font par courriel, à moins que les enseignants ne soient en ligne, ce qui arrive à l’occasion. Cette souplesse-là est essentielle en milieu manufacturier.

La plate-forme TIC-FP permet de réaliser le suivi des apprentissages. « On peut, si on le souhaite, faire un suivi précis du temps passé sur les modules, mais ce qui nous intéresse, dit Yves Boivin, c’est de savoir s’ils ont vu la matière et si elle est maîtrisée ». À cet effet, les modules de formation sont parsemés de tests. La réussite à ces évaluations formatives est une condition sine qua non à la poursuite des apprentissages. En outre, les travailleurs-apprenants ont des travaux à soumettre aux enseignants.

Les examens théoriques ont aussi lieu sur la plate-forme. Là encore, la technologie permet une supervision serrée. Yves Boivin précise : « L’apprenant prend le contrôle d’un poste d’examen et on prend le contrôle de son poste via TeamViewer. On voit ce qu’il voit, on voit son écran, s’il a des dossiers ouverts sur son ordinateur, on peut les fermer. Avec la webcam, on le voit. S’il regarde ailleurs, on le sait. La technologie permet un contrôle aussi serré que dans une salle de classe. »

Les compétences sont développées en milieu de travail, sur les équipements de l’entreprise.

Les enseignants ne sont pas présents en entreprise. Ils sont secondés par une ressource interne, souvent un travailleur expérimenté qui agit déjà comme compagnon dans l’entreprise. Ce formateur prend en charge la formation pratique des travailleurs-apprenants. Il devient, dit Yves Boivin, « les yeux, les oreilles et les bras » des enseignants.

Le formateur de l’entreprise doit connaître le contenu du programme et le déroulement des apprentissages. Pour ce faire, il a lui accès à la plateforme. « Lorsqu’on ouvre un module au travailleur, précise Yves Boivin, le formateur a accès à ce module qu’il peut lire et suivre ». Les travailleurs-apprenants ont en outre des exercices pratiques qu’ils doivent lui faire valider.

Cette collaboration est-elle toujours aussi étroite que les enseignants le souhaiteraient? « Dans un monde idéal, on voudrait bien que le formateur de l’entreprise ait suivi une formation de formateur et qu’il se soit approprié tous les contenus du programme, dit Yves Boivin, et on travaille fort pour obtenir le meilleur encadrement possible de sa part. Toutefois, lorsque les apprenants réussissent bien, on sait que les objectifs de la formation sont atteints. »

C’est donc par les évaluations que l’on s’assure que les apprentissages sont faits et bien faits. « S’il y a une chose sur laquelle nous sommes fermes – et là-dessus le message à l’entreprise, au formateur et à l’apprenant est très clair – c’est que les évaluations vont porter sur la matière du programme du ministère », précise Yves Boivin. Le contrôle est d’autant serré que les enseignants se rendent en entreprise pour faire passer les examens pratiques et que ceux-ci sont les mêmes que s’ils étaient administrés au Centre de formation. S’il y a une difficulté dans ce cas, c’est pour les enseignants, confrontés qu’ils sont à la variété des équipements sur le marché. « Il arrive que l’on ne connaisse pas l’interface des machines, avoue humblement Yves Boivin, mais le formateur de l’entreprise est à côté de nous pour nous seconder. Il a aussi ce rôle-là de nous accompagner au moment des évaluations. »

Les conditions

Pour que l’ATE en ligne fonctionne bien, il y a des conditions. En voici deux essentielles. La première, c’est l’ajustement des enseignements sur les savoir-faire pour que ceux-ci conviennent à tous les équipements. La seconde, c’est l’ajustement du contenu des programmes de façon à ce qu’ils s’adaptent bien aux procédés et technologies des entreprises.

Des enseignements sur les savoir-faire plus exportables.

« C’est le premier défi », souligne Yves Boivin. Lorsque la formation a lieu à l’école, enseignants et étudiants travaillent côte à côte et c’est tout naturellement que les enseignements sur les savoir-faire se teintent des spécificités des équipements du centre de formation. Or, pour enseigner les savoir-faire en ligne, les exercices doivent s’appliquer à tous les types d’équipements, tout en étant suffisamment précis pour que les apprenants comprennent bien les opérations à réaliser.

On doit travailler avec le principe et non l’application spécifique. Pour ça, il faut revenir à la base, travailler avec des graphiques et non des copies de matrices de machines que l’on a au centre. Et lorsqu’on n’est pas suffisamment précis, les questions reviennent à répétition, ce qui nous oblige à aller encore plus loin dans la généralisation.On revient au programme qui ne demande pas de montrer comment programmer la machine x, mais une machine point. (Yves Boivin)

Les travailleurs y gagnent parce qu’ils acquièrent des compétences génériques qui leur donnent la capacité de travailler sur différents équipements. Par ailleurs, les enseignants feront d’autant mieux ce travail d’abstraction des enseignements sur les savoir-faire qu’ils connaissent une grande variété d’équipements et qu’ils sont en contact avec les évolutions technologiques de leur domaine. Ce qui nous amène à la seconde condition.

Un contenu qui s’adapte aux procédés et technologies des entreprises.

L’ATE en ligne oblige les enseignants à passer une entente de partenariat avec les entreprises. C’est à ce moment que les deux parties jugent de l’adaptation du contenu du programme à l’entreprise et, vice versa. Lorsque l’entreprise ne possède pas les équipements pour former sur toutes les compétences du programme, le travailleur-apprenant doit se rendre au centre de formation pour compléter sa formation. La situation est fréquente dans le cas du DEP en réglage et conduite de machines à mouler puisqu’il exige de former sur plusieurs procédés alors que les entreprises en utilisent un ou deux.

Lorsque le contenu du programme ne convient pas tout à fait, il faut faire des ajustements. Yves Boivin précise que ces ajustements n’appauvrissent pas les programmes. C’est plutôt le contraire qui se produit. Il donne trois exemples. Dans le premier, il s’agit d’ajuster le contenu à une technologie récente. « De la bi-injection, avec des moules rotatifs. On y est allé, on a pris des photos, on a fait des liens avec le programme, sans quoi les travailleurs auraient été perdus. C’est bon pour nous parce que nous voyons des procédés nouveaux. »

L’ajustement peut être plus substantielle et mener à un enrichissement de contenu. « Le gars avec qui on a travaillé avait dix fois plus d’expérience que nous en extrusion. On a filmé un départ de ligne et fait des montages. Par la suite on s’est assis, il nous a tout expliqué, on a tout enregistré. Comme le contenu qu’il nous a donné est exportable dans toutes les entreprises, avec l’accord de l’entreprise, on a enrichi le module extrusion et aujourd’hui, c’est la province au complet qui en profite. »

Yves Boivin projette aussi d’utiliser le DEP équipements de production pour former sur un procédé nouveau qui pointe sur le marché. « L’injection soufflage pour la fabrication de bouteille, il n’y a aucune formation là-dessus. On peut développer 200 heures au soufflage et à l’injection-soufflage et pour le reste c’est le tronc commun du DEP équipements de production que l’on va retrouver dans les autres modules. Ça permet d’adapter l’offre de formation aux technologies qui émergent. »

Les impacts

Cet ATE en ligne comporte de multiples impacts. Nous insistons sur deux d’entre eux qui génèrent un effet papillon. Le premier, c’est le rapprochement des enseignants avec leur milieu de pratique professionnelle.

Quand ça fait 20 ans, 10 ans ou même 7 ans comme moi que tu es sorti du métier, il s’en est passé des affaires, des nouvelles approches, des nouvelles techniques, l’informatique, la robotique, l’automatisation, les résines – 86 mille types de résines aujourd’hui. Aller dans les entreprises permet de faire évoluer nos enseignements. […] Et les entreprises ne peuvent plus dire que la technologie des écoles est trop vieille, que les enseignants sont dépassés et que le contenu n’est pas assez développé sur les bonnes choses. (Yves Boivin)

On l’a vu précédemment, les conditions de l’ATE en ligne obligent les enseignants, non seulement à se rendre en entreprise, mais à réinvestir ce qu’ils y voient dans leurs enseignements et le contenu des programmes. Comme ce processus est continu, il impacte la pertinence et la qualité de la formation professionnelle en temps réel lui permettant de suivre les évolutions technologiques du métier.

Le second impact c’est l’accessibilité à la qualification de travailleurs qui exercent un métier sans détenir la formation qui y conduit. Sans cette formation en ligne, « il n’y en a pas un qui aurait laissé son travail pour venir suivre une formation au centre » souligne Yves Boivin, confirmant là les résultats de bon nombre d’enquêtes sur le sujet. Formés en entreprise, au contact de leurs collègues, ces travailleurs présentent des lacunes sur les fondements de leur métier –  les STEM3) (science, technology, engineering, and mathematic) pour reprendre l’expression des anglo-saxons –; des lacunes qui réduisent leur potentiel de développement professionnel. L’ATE en ligne vient corriger cela, augmentant leur valeur sur le marché de l’emploi, un impact qui a en retour des répercussions sur la productivité des entreprises.

Nous avons demandé à Yves Boivin, s’il craignait que le bassin de cette clientèle ne s’épuise. « Non, a-t-il répondu, actuellement nous formons des monteurs ajusteurs qui partent et optimisent les productions, mais il y a aussi des besoins au niveau des opérateurs de base qui sont encore plus nombreux ». Et il poursuit : «  J’ai fait pour Plasticompétences4) une formation sur les notions de base en injection adressée à des opérateurs. Je suis entré dans une usine avec huit participants, j’en ai formé 80. Il  y a 22 000 travailleurs dans l’industrie et les entreprises ont de plus en plus besoin d’une main-d’œuvre qualifiée ».

Il est vrai que les exigences sur les métiers manufacturiers augmentent et que la main-d’œuvre actuellement en emploi va y demeurer plus longtemps en raison des facteurs démographiques que nous connaissons. Si le Centre sectoriel des plastiques et les entreprises poursuivent leur collaboration en formant une cinquantaine de travailleurs par année, on peut penser qu’à plus ou moins long terme, il va se recréer, dans et pour cette industrie, le bassin de main-d’œuvre qualifiée qui lui fait défaut aujourd’hui.

Voilà un projet qui aura une résonnance pour bon nombre d’industries manufacturières forcées d’embaucher, depuis des années, les laissés pour compte d’un système scolaire qui ne les a pas retenu. À ce titre, l’ATE en ligne peut être considéré comme un dispositif de seconde chance d’une grande pertinence parce qu’il vient qualifier des jeunes et des moins jeunes dans un métier qu’ils ont choisi, certes par nécessité, mais qu’ils ont fini par apprécier puisqu’ils l’exercent encore. L’impact ici, c’est la productivité du secteur manufacturier, et partant, la création de richesses à l’échelle d’une nation.

Conclusion

Cette ATE en ligne se rapproche de la formation duale parce que le développement de compétences sur les savoir-faire se fait entièrement en milieu de travail, sous la supervision du formateur de l’entreprise. Néanmoins, le rôle de ce formateur demeure moins appuyé, moins formalisé qu’il ne l’est dans le système dual de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Autriche. Yves Boivin souhaite-t-il pousser plus loin le partenariat éducatif avec les entreprises ? Il y travaille déjà puisqu’il envisage offrir une formation de formateurs au formateur de l’entreprise, de même qu’une entente officielle de partenariat avec les entreprises et les travailleurs-apprenants. C’est donc une expérience à suivre de près parce qu’elle est de nature à révéler jusqu’où peuvent aller les écoles et les entreprises québécoises dans le partage de la responsabilité de la formation.

Notes

  1. Les DEP en question sont : Conduite et réglage de machines à mouler (1 350 heures) et Opération d’équipements de production (900 heures).
  2. Le PAMT Opérateur/opératrice d’extrudeuse de matières plastiques, procédés gonflage, soufflage, profilés et tubes, feuilles et plaques.
  3. STEM pour science, technology, engineering, et mathematics. La littérature anglo-saxonne foisonne sur le sujet témoignant d’une préoccupation malheureusement à peu près absente dans le monde francophone. Les anglo-saxons estiment nécessaire de renforcer l’enseignement des STEM au primaire et au secondaire, mais aussi à l’enseignement professionnel puisque les compétences en science, technologie, génie et mathématiques sont essentielles à la prospérité des sociétés du XXIe siècle.
  4. Plasticompétences est le comité sectoriel de main-d’œuvre pour l’industrie de la transformation des plastiques.

Extrait

Une innovation qui repousse les frontières physiques de l’école, mais qui rapproche les enseignants des apprenants et du milieu de la pratique professionnelle. Une innovation qui a le potentiel de former la main-d’oeuvre qualifiée dont a besoin l’industrie manufacturière d’aujourd’hui.

L’Observatoire compétences-emplois (OCE) est un centre de recherche et de transfert de connaissances sur le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’OCE regroupe des chercheurs et des professionnels de différentes disciplines qui ont une expertise fine du domaine.

Sa mission est d’alimenter la réflexion, la prise de décision et l’action des acteurs du marché du travail et ainsi de contribuer au développement des compétences de la main-d’oeuvre au Québec.

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