Expliciter les compétences : une taxonomie pour optimiser l’analyse du besoin de formation en entreprises

par Karl Rupp-Nantel
Publié dans le Bulletin de l’OCE : VOL.12 – 2025

Introduction

Chaque année, les entreprises québécoises investissent près de 1 milliard de dollars dans le développement des compétences. Cependant, seulement 20 % de ces investissements entraînent un impact durable (Roussel, 2010). Ce faible rendement est attribué en grande partie à des problèmes de transfert des apprentissages, un phénomène bien documenté dans la littérature. Parmi les solutions proposées, des analyses de besoins rigoureuses permettent de mieux aligner les formations avec les besoins réels des organisations, favorisant ainsi un transfert des apprentissages plus efficace (Hughes et al., 2018). Pourtant, dans la pratique, ces analyses sont souvent incomplètes ou inadéquates. Voici les trois principales raisons identifiées :

  1. Manque de ressources et de temps : Les organisations sont souvent sous pression pour produire rapidement des solutions de formation. Ce contexte encourage des approches superficielles, où les analyses de besoins sont parfois bâclées ou limitées à des discussions rapides avec des responsables. En conséquence, les informations collectées ne permettent pas de bien cadrer les formations ou les objectifs pédagogiques.
  2. Insuffisance de connaissance et d’entraînement à l’explicitation chez les concepteurs pédagogiques : Les concepteurs en entreprise manquent souvent d’expérience et de méthodologie pour expliciter les compétences à développer. Poser les bonnes questions, identifier les informations pertinentes et structurer les réponses nécessitent une véritable expertise. En l’absence d’un cadre clair, ils peinent à aligner efficacement les objectifs organisationnels avec les comportements des employés et les apprentissages proposés dans les formations. Cette lacune entraîne des incohérences entre les résultats attendus et les contenus conçus.
  3. Difficultés des experts à expliciter leurs propres actions : Les experts sollicités dans le cadre des analyses de besoins éprouvent souvent des difficultés à expliquer avec précision leurs pratiques professionnelles. Les actions qu’ils réalisent sont souvent complexes, et les descriptions manquent de clarté en termes de performance attendue, critères de qualité ou quantité des livrables. Cette imprécision rend le travail des concepteurs encore plus ardu, car ils doivent extraire des informations cohérentes pour concevoir des formations pertinentes.

Face à ces défis, il est impératif de mettre en œuvre une approche structurée pour expliciter les compétences et garantir que les formations produisent un impact réel.

La Taxonomie d’explicitation des compétences

Cet article propose une Taxonomie d’explicitation des compétences, adaptée des niveaux de fragmentation de Vermersch (2019), et modifiée pour répondre aux besoins spécifiques d’explicitation des compétences en entreprise. Ce cadre méthodologique vise à aider les concepteurs pédagogiques à structurer les informations nécessaires tout en optimisant le processus d’analyse des besoins. Voici les détails des quatre niveaux composant cette taxonomie :

Niveau 1 : La compétence (ou le comportement observable)

Ce niveau représente la facette la plus générale et visible d’une compétence, décrite à travers des comportements observables dans un contexte spécifique. Par exemple :

  • Trier un appel médical dans une centrale d’urgence en tant que répartiteur.

Ces comportements offrent une vision globale de l’organisation du travail, notamment en ce qui concerne les résultats organisationnels attendus et la complexité des tâches. Le contexte situationnel est également essentiel ici pour mieux définir le cadre d’analyse. Cependant, ce niveau reste trop général pour alimenter directement la conception pédagogique.

Niveau 2 : Les tâches et leurs livrables

À ce niveau, les comportements observables sont décomposés en tâches spécifiques, accompagnées des livrables qui en résultent. Chaque tâche représente une action à accomplir, tandis que le livrable est le produit ou le résultat concret de cette action. Par exemple :

  • Tâche : Choisir le protocole de problème médical à suivre.
    • Livrable : Le protocole de problème médical est choisi.
  • Tâche : Relayer les directives de soins en attendant l’ambulance.
    • Livrable : Les directives de soin sont relayées.

Ces informations sont directement exploitables pour rédiger des objectifs généraux de formation, produire des grilles d’évaluation et structurer les contenus pédagogiques.

Niveau 3 : Les opérations physiques et mentales

Ce niveau détaille les opérations nécessaires pour accomplir chaque tâche, dans un ordre chronologique. Chaque opération inclut :

  • Un verbe d’action formulé à la première personne, exprimant la perspective de l’expert.
  • Les outils nécessaires.
  • Les personnes impliquées.
  • Les artefacts ou aides mobilisées.
  • Les critères de qualité ou de quantité pour garantir la conformité des livrables.

Exemple :

  1. Je demande à l’appelant la raison de l’appel.
  2. J’écoute la réponse.
  3. Je note son verbatim dans le logiciel de prise d’appel.
  4. Je sélectionne rapidement dans ma tête le numéro du protocole correspondant.

Ce niveau est essentiel pour définir des objectifs d’apprentissage spécifiques, sélectionner les contenus nécessaires et concevoir des grilles d’évaluation précises.

Niveau 4 : Les sous-actions

Ce niveau correspond aux unités élémentaires d’opérations, telles que les gestes ou micro-actions physiques. Par exemple :

  1. J’entends la sonorité d’entrée d’un appel d’urgence dans mon casque d’écoute.
  2. Je dépose ma main gauche sur le clavier.
  3. Je dépose ma main droite sur la souris.
  4. Je clique sur le champ « problème principal » dans mon logiciel.
  5. Je pose la question : « dites-moi exactement ce qui s’est passé ? »

En plus de la précision anatomique ou neurologique, ce niveau pourrait inclure l’explicitation des stratégies cognitives mobilisées lors des actions. Par exemple :

  • Composition : Regrouper des éléments pour formuler un résultat cohérent.
  • Procéduralisation : Transformer des connaissances déclaratives en procédures applicables.
  • Généralisation : Identifier des similarités entre contextes pour adapter une solution.
  • Discrimination : Différencier des éléments ou situations pour une meilleure prise de décision.

Bien que rarement utile pour la conception pédagogique générale, ce niveau offre des éléments précis nécessaires dans les formations exigeant des performances ou conformités spécifiques, comme en milieu médical ou industriel.

Niveau Éléments explicités Exemples Utilité des éléments explicités
1 : La compétence ou le comportement observable Comportement observable de haut niveau en y incluant le contexte situationnel. 1. Trier un appel médical dans une centrale d’urgence en tant que répartiteur. Renseigne sur l’organisation du travail en général. Renseigne sur la complexité attendue des tâches. Dans une conception de formation, cet élément permet de faire le lien entre les éléments explicités et les résultats organisationnels attendus (ex. : Si l’organisation s’attend à ce que 100 % des appels répondus à la centrale soient triés, un comportement essentiel pour les répartiteurs sera d’être en mesure de trier un appel médical).
2 : Les tâches (ou savoir-faire) Les tâches, le savoir-être attendu et les livrables. – 1.1. Tâche : Choisir le protocole de problème médical à suivre (ex. : douleur abdominale, problème respiratoire, etc.). Livrable : Protocole de problème médical choisi.

1.2 Tâche : Relayer les directives de soins en attendant l’ambulance. Livrable : Directive de soin relayée.

Renseigne sur les attentes du travail. Dans une conception de formation, ces éléments peuvent être utilisés tels quels pour rédiger des objectifs généraux de formation, renseigner des libellés de poste, produire des grilles d’évaluations pratiques ou encore des items d’évaluation du transfert des apprentissages.
3 : Les opérations physiques et mentales Les opérations physiques et mentales des livrables. 1.1.1. Je demande à l’appelant la raison de l’appel.

1.1.2. J’écoute la réponse de l’appelant.

1.1.3. Selon sa réponse, je note son verbatim dans mon logiciel de prise d’appel.

1.1.4. Je sélectionne rapidement dans ma tête le numéro du protocole qui correspond le plus au problème du patient. Cette opération ne prend pas plus que 30 secondes.

Chacune des opérations renseigne sur les critères qualité et de quantité pour atteindre le livrable, incluant les outils, personnes impliquées et aides circonstancielles pour le travailleur. Dans une conception de formation, ces éléments permettent de rédiger des objectifs d’apprentissage spécifiques, des critères d’évaluation dans des grilles pratiques ou pour le transfert des apprentissages. Ils permettent également aux concepteurs de sélectionner les contenus à apprendre en s’assurant que la signification des mots dans chaque opération est connue et comprise avant de pouvoir être appliquée.
4 : Les sous-actions Les unités élémentaires d’opération. 1.1.1.1. J’entends la sonorité d’entrée d’un appel d’urgence dans mon casque d’écoute. – 1.1.1.2. Je dépose ma main gauche sur le clavier.

1.1.1.3. Je dépose ma main droite sur la souris.

1.1.1.4. Je clique sur le champ « problème principal » dans mon logiciel.

1.1. 1.5. Je pose la question : « dites-moi exactement ce qui s’est passé ? »

Ces unités élémentaires peuvent amener des éléments de précision nécessaires pour atteindre souvent les niveaux de performance ou de conformité attendus.

Conclusion et considérations pour la pratique

La Taxonomie d’explicitation des compétences représente un cadre structuré et méthodique permettant aux praticiens de la formation d’organiser et d’analyser les besoins des compétences avec une précision accrue. Elle facilite le passage des connaissances tacites des experts à des informations explicites et exploitables pour concevoir des formations adaptées et pertinentes.

En mettant l’accent sur quatre niveaux hiérarchiques—du comportement observable aux sous-actions élémentaires—cette taxonomie offre une vue d’ensemble tout en permettant une granularité utile pour des contextes variés. Les concepteurs pédagogiques peuvent ainsi élaborer des grilles d’évaluation, des objectifs pédagogiques et des contenus alignés sur les exigences organisationnelles et les attentes des apprenants.

Le tableau de synthèse présenté dans cet article est conçu comme un outil pratique pour guider les démarches d’explicitation. Les praticiens sont invités à tester cette approche dans leurs analyses de besoins pour en mesurer l’impact sur la qualité des formations et le transfert des apprentissages.

En adoptant cette taxonomie et en l’intégrant dans leur pratique, les concepteurs pédagogiques contribuent à maximiser les investissements en formation tout en favorisant un véritable changement organisationnel.

Mots-clés : entretien d’explicitation, formation en entreprise, ingénierie de formation, transfert des apprentissages, analyse du besoin, taxonomie d’explicitation des compétences

📌 Notice sur l’utilisation de Copilot
Cet article a été élaboré avec l’aide de Microsoft Copilot, en fonction des ajustements et des demandes spécifiques de l’auteur. À chaque étape du processus, Copilot a répondu aux demandes de structuration, reformulation et amélioration du contenu en temps réel.

Références

Boudreault, H. (2017, juin). Interpréter et représenter les savoir-être professionnels pour pouvoir concevoir des environnements didactiques pour les faire développer : 4e colloque international – Didactique Professionnelle : Entre pressions institutionnelles et autonomie du sujet : quelles analyses de l’activité en situation de travail en didactique professionnelle, Lille, France. https://rpdp2017.sciencesconf.org/data/3106_BOUDREAULTHenri.pdf

Hughes, C., Rowe, S., Batey, E., & Lee, A. (2018). Improving training outcomes through needs analysis: A review of methodologies and best practices. Journal of Workplace Learning, 30(5), 312–329.

Roussel, P. (2010). Maximiser l’efficacité des investissements en formation : Stratégies et défis. Montréal : Éditions Formation & Performance.

Vermersch, P. (2019). L’entretien d’explicitation : Approfondir l’analyse des compétences. Paris : ESF Sciences Humaines.

 

Extrait

1 milliard $ investis, 20% d’impact : quelque chose cloche

Ces chiffres sur les formations d’entreprise au Québec m’ont interpellé. J’ai creusé la question et développé un outil pratique : une taxonomie pour mieux expliciter les compétences.

Quatre niveaux, du comportement observable aux micro-gestes. Une approche que j’ai testée sur le terrain.

Mon analyse du problème et ma proposition de solution.

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