Décembre 2012 | Vol. 3 | N°4

La main-d’œuvre scolarisée et les lacunes en matière de compétences fondamentales

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On sait aujourd’hui qu’une importante proportion de la population active n’a pas les compétences requises pour rencontrer les nouvelles exigences du marché du travail et qu’il y a, de ce fait, un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande de compétences. Toutefois, il est assez rare que le phénomène soit associé à une main-d’œuvre scolarisée. Or, voici une étude américaine récente, publiée à l’automne 2011, qui montre que, dans certains secteurs d’activités, sur les emplois les plus qualifiés, peu de candidats scolarisés ont les compétences fondamentales recherchées par les employeurs, notamment, en numératie.

D’entrée de jeu, nous reproduisons les résultats de cette étude pour le secteur manufacturier, poursuivons avec la présentation de l’organisme qui l’a produit, les données sur lesquelles elle repose et la démarche méthodologique suivie et terminons avec les questionnements qu’elle suscite.

Des résultats qui étonnent…

Voici des données qui montrent qu’une minorité de candidats et candidates détenant une formation de niveau universitaire (high education group) et de niveau collégial (middle education group) rencontre les exigences des emplois hautement ou moyennement qualifiés, et ce, en numératie. Notons qu’il en va tout autrement des candidats faiblement scolarisés qui eux les rencontrent les exigences des emplois peu qualifiés.

Les candidats et candidates (U.S. examinees) dont il s’agit sont les personnes qui se sont soumisent aux tests de l’ACT, l’organisme auteur de l’étude. Les données présentées, le sont pour le secteur manufacturier. L’étude porte aussi sur les secteurs de la santé, de l’énergie et de la construction.

Tableau 1 – Secteur Manufacturier

(Cliquez sur l’image pour l’agrandir)

L’ACT, un joueur majeur sur la scène des compétences fondamentales

L’American College Testing, l’ACT – puisqu’il est d’usage de désigner maintenant l’organisme par son seul acronyme en raison de la diversification de ces activités – existe depuis 50 ans. L’ACT, organisme à buts non lucratifs, s’est d’abord fait connaître pour ses tests d’admission aux collèges qu’il administre encore aujourd’hui et que passent, bon an mal an, 1,6 millions de diplômés des écoles secondaires américaines.

Dans les années 90, cependant, il met son expertise au service des entreprises en développant un système d’évaluation des compétences fondamentales (foundational skills) et des « soft skills » requises sur le marché du travail. L’objectif premier de ce système, aujourd’hui nommé « Work Readiness system », était de soutenir les employeurs dans la démarche de recrutement de personnel. Au fil des années, cependant, les usages ont gagné d’autres sphères d’activités RH, dont la formation et la certification, et les usagers se sont multipliés.

Depuis 2006, l’ACT décerne le National Career Readiness Certificate (NCRC) qui atteste de la maîtrise des trois compétences fondamentales dont il est question dans l’étude que nous présentons. Ce certificat est aujourd’hui détenu par 1,5 millions d’américains.

Pour ajouter à la crédibilité et la fiabilité du certificat de l’ACT, disons qu’il est en outre le fondement sur lequel repose le Manufacturing Skills Certification System, soit le dispositif de qualification mis sur pied par la National Association of Manufacturers (NAM) – création du Manufacturing Institute (MI) qui est aux États-Unis ce qu’est l’association des Manufacturiers et exportateurs au Canada et au Québec — en réponse aux difficultés de recrutement de main-d’œuvre qualifiée que rencontre le secteur de la fabrication.

Le Work Readiness system est donc un système d’envergure, mais pour notre propos, nous allons présenter ses éléments les plus fondamentaux que sont les WorkKeys, soit les compétences fondamentales et les soft skills; JobPro, le dispositif qui permet de définir les compétences fondamentales requises par les emplois et WorkKeys assessments, le dispositif qui évalue les personnes (généralement en recherche d’emploi) sur ces mêmes compétences.

Des données et des dispositifs de collecte originaux par leur nature et leur ampleur

Les WorkKeys sont structurées en niveaux sur une échelle de 3 à 6 ou de 3 à 7 selon les compétences. Le premier niveau correspond à une maîtrise faible, le dernier, à une maîtrise forte. Voici les trois principales, celles qui font l’objet de l’étude et celles qui mènent au certificat de l’ACT, le National Career Readiness Certificate (NCRC).

 

Applied Mathematics

This assessment measures the skill people use when they apply mathematical reasoning, critical thinking, and problem-solving techniques to work-related problems. The test questions require the examinee to set up and solve the types of problems and do the types of calculations that actually occur in the workplace. 

 

Locating Information

It measures the skill people use when they work with workplace graphics. Examinees are asked to find information in a graphic or insert information into a graphic. They also must compare, summarize, and analyze information found in related graphics. 

 

Reading for Information

It measures the skill people use when they read and use written text in order to do a job. The written texts include memos, letters, directions, signs, notices, bulletins, policies, and regulations. It is often the case that workplace communications are not necessarily well-written or targeted to the appropriate audience. Reading for Information materials do not include information that is presented graphically, such as in charts, forms, or blueprints.

Il y a aussi ces autres compétences fondamentales

  • Applied Technology
  • Business Writing
  • Listening for Understanding
  • Teamwork
  • Workplace Observation

Et les « Soft skills »

  • Fit
  • Performance
  • Talent

JobPro est un répertoire national de données sur les WorkKeys que requièrent 18 000 emplois réels. Emplois réels, parce que ces données sont recueillies dans les entreprises, directement auprès des personnes qui exercent les emplois et ce, à la demande des employeurs.

La méthode en est une d’analyse de tâches dont l’objectif n’est pas de déterminer des compétences professionnelles, mais bien plutôt – et c’est là l’originalité – des compétences fondamentales. Cette opération intitulée « job profiling » donne des profils de WorkKeys par emploi que les entreprises utilisent pour la sélection, le recrutement et la formation du personnel. Les analystes de l’ACT aggrègent ensuite les données pour établir un profil de WorkKeys sur les occupations d’O*Net – le système d’information américain sur les professions que nous avons déjà présenté dans le bulletin (voir numéro d’octobre 2010) – ce qui permet de comparer les données de JobPro aux données nationales de l’U.S. Bureau of Labor Statistics.

WorkKeys assessments est une banque de données sur les résultats des candidats et candidates qui se soumettent aux tests mesurant leur niveau sur les compétences fondamentales. En 2009-2010, elle comprenait 2,325,000 résultats.

C’est la comparaison des données de JobPro et de WorkKeys assessments qui permet à l’ACT d’obtenir une mesure des écarts entre l’offre et la demande de compétences fondamentales sur le marché du travail. Une mesure de surcroît macro en raison de l’ampleur des sources. JobPro avec ses 18,000 emplois couvre plus de 95% des occupations d’O*Net et si les données de WorkKeysassessments ne sont pas représentatives de la main-d’œuvre américaine, ses millions de résultats n’ont pas d’équivalent même dans la grande enquête internationale sur les compétences en littératie et numératie.

La démarche méthodologique qui a conduit aux résultats

Comme nous l’avons mentionné précédemment, plus du secteur manufacturier, trois autres secteurs d’activités ont été sélectionnés pour l’étude : la santé, l’énergie et la construction.

Première étape, les analystes de l’ACT ont constitué des groupes d’occupations représentatifs des secteurs. Pour ce faire, ils ont utilisés la classification d’O*NET et les données nationales et de l’U.S. Bureau of Labor Statistics.

  • Les occupations ont été sélectionnées selon deux critères : elles devaient être représentatives du secteur et présenter de bonnes perspectives d’emplois sur un horizon de dix ans.
  • Ensuite, à l’intérieur de chacun des secteurs, les occupations ont été regroupées selon le niveau d’éducation requis pour les occuper ce qui a donné trois catégories : high (scolarité universitaire), middle (scolarité de community college 2 ou 4 ans) et low (scolarité de niveau secondaire et moins).

Pour le secteur manufacturier, l’opération a donné le résultat suivant.

Tableau 2 – La répartition des occupations selon le niveau de scolarité
ou l’expérience exigés pour les occuper dans le secteur manufacturier

(Cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Deuxième étape, les analystes de l’ACT ont utilisé les données de JobPro pour déterminer le niveau de compétences requis en mathématiques appliquées, en lecture et en interprétation de l’information graphique (locating information) pour chacun des groupes d’occupation créés, une opération possible puisque les profils d’occupations de l’ACT utilisent les mêmes codes que ceux d’O*NET.

 

Tableau 3 – Le niveau de compétence fondamentales requis par les occupations
selon le niveau de scolarité et le domaine de compétence dans le secteur manufacturier

(Cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Troisième étape, il suffisait par la suite de déterminer combien de candidats aux tests détenant le niveau de scolarité et d’expérience de travail décrit au tableau 2 rencontraient les exigences de niveaux des compétences fondamentales spécifiés au tableau 3. Et nous obtenons les résultats présentées au tableau 1, qui doivent se lire ainsi : pour le secteur manufacturier, 44% des candidats aux tests détenant une scolarité de niveau universitaire ont obtenu un niveau 6 en mathématiques appliquées et interprétation de l’information graphique, soit les niveaux exigés par les employeurs pour des emplois qui requièrent une scolarité de même niveau.

Quel intérêt présente cette étude ?

Premièrement, le corpus de compétences fondamentales de l’ACT est intéressant parce qu’il est défini par et pour les entreprises et qu’il n’a pas d’équivalent, nature et ampleur conjuguées.

L’ACT utilise une démarche d’analyse de métier auprès des praticiens du métier pour déterminer, – et c’est original –, le corpus de compétences fondamentales nécessaires à son exercice et elle le fait directement en entreprise, à la demande des employeurs. Depuis plus d’une vingtaine d’années de mise en œuvre, après avoir analyser 18 mille emplois de cette façon, l’ACT est parvenue à définir une gamme étendue de compétences fondamentales à connotation résolument professionnelle, tant dans la dénomination que dans les échelons. Il y a là matière à inspirer chercheurs et praticiens qui travaillent sur ou dans ce domaine.

Deuxièmement, les résultats de « A better measure of skills gaps » sont intéressants parce qu’ils associent la problématique du déficit de compétences fondamentales à la main-d’œuvre scolarisée.

Nous avons vu que le bassin de candidats scolarisés qui se sont soumis aux tests de l’ACT sont peu nombreux à rencontrer les exigences des employeurs, dans les secteurs manufacturier, de l’énergie et de la construction, sur les compétences en mathématiques appliquées et en interprétation de l’information graphique. Comment interpréter le phénomène?

Les compétences dont il est question ici recoupent, tout ou partie, la compétence en numératie utilisée par l’OCDE et Statistique Canada dans l’Enquête internationale sur la littératie et les compétences des adultes (ELCA). Or cette enquête montre que les États-Unis sont plus faibles que les autres pays en numératie1).

Première interprétation. Il se peut que les États-Unis soient aux prises avec un phénomène similaire à la Grande-Bretagne. Un phénomène à ce point préoccupant que NIACE (National Institute of Adult Continuing Education) publiait un rapport, en 2011, sur le faible intérêt des britanniques pour les mathématiques afin d’alerter le gouvernement et la société civile sur les effets néfastes de ce trait culturel sur le développement social et économique du pays.

Ajoutons toutefois que cette faiblesse en numératie ne touche pas que les États-Unis, puisque dans tous les pays qui ont participé à l’ELCA, à l’exception des Pays-Bas et de la Suisse, les personnes sont plus faibles en numératie qu’en littératie2). Il y a donc, sur cette compétence, une problématique relativement répandue dans le monde occidental. En ce sens, les recommandations de NIACE sont d’intérêt plus général. Les voici.

  • Change the way we think about maths
  • Measure how well adults use maths
  • More, different and better maths provision
  • More teachers and a new group of people to support adult learning
  • To prioritise adults with the poorest numeracy skills
  • Need for an all-age forum for key organisations to work together to improve adult numeracy learning
  • Need for more in-depth research to ensure we know what works best for adult numeracy learners

Deuxième interprétation. Les résultats de l’ACT peuvent aussi se comprendre ainsi : le bassin de personnes qui se soumettent aux tests sont de tous les âges. Or l’enquête internationale sur la littératie montre que, même si le niveau de scolarisation est un bon prédicteur de la maîtrise de la compétence en numératie3), celle-ci se déprécie avec les années à l’exception des diplômés de l’enseignement supérieur professionnalisant (CITE 5B). En fait, ces derniers connaissent plutôt le phénomène inverse puisque leurs compétences en numératie s’accroissent légèrement et se maintiennent plus longtemps dans le temps4). On peut penser qu’en raison de la nature de leur formation, les diplômés du CITE 5B ont plus de chances d’occuper des emplois à bonne teneur en technicité qui exigent, de ce fait, davantage de compétences en numératie, ce qui leur permet de les développer et de les maintenir. Ainsi donc, la faible proportion de candidats aux tests de l’ACT qui rencontre les exigences des employeurs en mathématiques appliquées et en interprétation de l’information graphique pourrait s’expliquer aussi par cette perte de compétences en numératie que l’on connait avec le temps lorsqu’on occupe des emplois qui ne les requièrent pas.

Troisièmement, les résultats de « A better measure of skills gaps » illustrent peut-être aussi finalement une augmentation réelle des exigences en numératie au sein de certains secteurs d’activités économiques.

Bien que beaucoup ait été dit au cours des années sur le passage d’une économie de production de biens à une économie de services, de nouvelles recherches montrent que les changements sont moins sectoriels qu’intrasectoriels, portant davantage sur la composition de l’emploi et les types de compétences que ces emplois requièrent5). C’est peut être là le phénomène que révèlent les résultats de l’ACT.

Quoiqu’il en soit, nous savons dorénavant que les compétences en numératie sont à l’ordre du jour de plusieurs gouvernements et que, si jusqu’à maintenant nous nous sommes davantage préoccupés de littératie, la problématique de la numératie émerge rapidement en raison des exigences économiques et technologiques du XXIe siècle.

Notes

  1. (ELCA, 2011 : 84)
  2. (ELCA, 2011 : 84)
  3. (ELCA, 2011 : 149, 150)
  4. (ELCA, 2011 : 151)
  5. (Acemoglu & Autor, 2011)

Références

A Better Measure of Skills Gaps, ACT, 2011.

Acemoglu, D. & Autor, D. Skills, tasks and technologies : Implications for employment and earnings. In O. Ashenfelter & D. Card, (Eds.), Handbook of labor economics, (Vol. 4), (pp.1043-1171). Amsterdam : Elsevier-North Holland, 2011.

Enquête internationale sur la littératie et les compétences des adultes (ELCA). OCDE et Statistique Canada, 2011.

Marr, B. & Hagston, J. Thinking beyond numbers : Learning numeracy for the future workplace, NCVER, 2007.

Numeracy Counts, NIACE Commitee of Inquiry on Adult Numeracy Learning, final report. NIACE, 2011.

En savoir plus

Extrait

Voilà une étude américaine qui porte sur un phénomène que l’on n’a pas l’occasion de voir souvent associé à la main- d’oeuvre scolarisée. Étonnant.

Observatoire compétences-emplois (OCE)
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