Mars 2018 | Vol. 8 | N°3 Pratiques d'ici Imprimer cet article Imprimer cet article

Suivre les transformations des emplois et compétences en temps réel : vers une approche prospective

| mars 2018

TECHNOCompétences, le Comité sectoriel de main-d’œuvre (CSMO) en technologies de l’information et des communications (TIC), a récemment publié un diagnostic sectoriel qui présente les grandes tendances des industries et de la main-d’œuvre du domaine. On y apprend, notamment, que le nombre de professionnels en TIC connaît une forte croissance depuis une quinzaine d’années, atteignant un effectif de plus 210 000 personnes en 2016. Fait intéressant, de ce nombre, un peu plus de la moitié œuvre dans des industries « hors TIC ». Cette situation fait écho aux conclusions d’une étude précédente du Comité qui souligne que la majorité des secteurs d’activités étant aujourd’hui transformés de façon durable par l’utilisation des TIC, les professionnels du domaine occupent maintenant une place stratégique dans toutes les organisations (TECHNOCompétences, 2016; 50). 

Si on ajoute à cela que ces professionnels sont eux-mêmes touchés par la numérisation de l’économie, nous avons là une situation qui augmente singulièrement la difficulté de l’exercice d’information sur les compétences de la main-d’oeuvre que doivent assurer les organismes sectoriels et gouvernementaux. Cette situation n’est pas propre au Québec, elle est vécue dans de nombreux autres pays dont la France. Dès lors, que faire et comment faire ? 

Nous présentons ici deux initiatives qui proposent les bases d’une nouvelle approche prospective pour cerner les transformations des emplois et des compétences en évolution constante. La première, de TECHNOCompétences au Québec et la seconde, de France Stratégie et du Céreq en France. Ces initiatives sont d’autant pertinentes qu’elles s’inscrivent dans les orientations des grands organismes internationaux que sont l’OCDE (2016) et l’Organisation internationale du travail (2016).

Une prospective du temps présent

Comme le soulignent Schechter et al. (2016; 7), dans un rapport portant sur les besoins de formation des « métiers du numérique » 1)L’appellation française « métiers du numérique » est synonyme de l’appellation québécoise « professions des technologies de l’information et des communications »., les approches quantitatives basées sur les statistiques nationales, bien qu’essentielles pour établir des portraits de main-d’œuvre et faire des prévisions d’emplois au niveau macroéconomique, sont mal adaptées pour saisir les transformations des emplois en TIC tant au niveau des contenus et que des compétences à court et moyen terme. Il apparaît de plus en plus évident qu’il faille recourir à d’autres approches et d’autres sources de données, dont celles issues des nouvelles technologies. C’est l’exercice auquel se sont prêtés TECHNOCompétences au Québec et France Stratégie et le Céreq en France.

L’étude de France Stratégie et du Céreq donne une vision d’ensemble des professions et des métiers de la filière numérique. Le répertoire qu’ils ont créé comprend 36 métiers structurés en 9 familles de métiers. L’objectif : « développer un langage commun et partagé entre des acteurs d’horizons divers et donner une vision des métiers en développement à deux ou trois ans […] une nouvelle approche ‘itérative et en réseau’ qui doit fonder la relation formation-emploi » (France Stratégie et Céreq, 2017; 61). L’étude de TechnoCompétences est quant à elle plus précise explorant en profondeur les profils de compétences et les tendances de quelques-uns de ces métiers. Ceux-ci se retrouvent dans les 36 métiers mis au jour par France Stratégie et le Céreq, bien que nommés différemment.

Ces travaux de recherche esquissent les bases d’une approche que France Stratégie et le Céreq  qualifient de « prospective du temps présent ». Il s’agit d’une image forte pour représenter un processus qui consiste à suivre en temps presque réel les évolutions de l’emploi, des métiers et des compétences et de les partager entre les acteurs concernés de façon à développer une vision commune des besoins.

Cette approche s’appuie sur deux dimensions fondamentales : les analyses doivent être, simultanément, prospectives et collectives.

D’abord, pour être prospectives, les analyses doivent s’inscrire dans le court et moyen termes. Comme le soulignent France Stratégie et Céreq (2016; 61) : la prospective du temps présent « appelle une exigence de suivi […] car l’enjeu est d’identifier en continu les évolutions de l’emploi, des métiers et des compétences ». Cela implique de s’appuyer sur des sources de données diversifiées tant qualitatives que quantitatives provenant de diverses sources autres que les statistiques nationales. Ces sources sont de plus en plus nombreuses avec l’innovation technologique comme le soulève TechnoCompétences :

L’information disponible liée au développement des compétences en émergence peut maintenant faire l’objet de projets de captation à grande échelle, où les principes de big data et d’analytique servent à l’analyse cohérente de l’information […] [ces] sources de données sont extrêmement nombreuses : sites d’affichage, réseaux sociaux, sites d’entreprises, plateformes de réseautage (LinkedIn, Meetup, etc.), sites spécialisés en veille technologique (Gartner, Mckinsey et Deloitte), publications de recherche, forums spécialisés, ne sont qu’une série d’exemples de sources maintenant disponibles en ligne »  (TechnoCompétences, 2016; 51).

Ensuite, pour rendre ces données pertinentes, il faut qu’elles soient travaillées collectivement avec des experts du milieu qui exercent ou connaissent bien les métiers et le travail pour dégager une vision commune et partagée des tendances. « Si les données peuvent pister rapidement sur certaines tendances ou signaux faibles, la compréhension plus fine de ces tendances doit se faire avec les experts du milieu (TechnoCompétences, 2016; 51) ». Pour identifier les impacts potentiels d’une tendance durant quelques années, il faut que cette dernière soit validée par plusieurs personnes concernées. Sinon, on s’expose aux effets de buzz.

Quels prolongements ?

Les études des grandes organisations internationales telles que l’OCDE (2016), l’OIT et le CEDEFOP (2016) recommandent de complémenter les dispositifs nationaux d’information sur la main-d’oeuvre par d’autres qui s’appuient notamment sur des approches qualitatives de nature prospective et collective.

En France, l’approche prospective du temps présent a donné lieu au développement d’un dispositif intitulé « vision prospective partagée des emplois et des compétences (VPPEC) » expérimenté une première fois sur les professions et métiers numériques (France Stratégie et Céreq, 2017). Le Conseil national de l’industrie française finance actuellement l’expérimentation de ce dispositif dans les secteurs des matières résiduelles et de l’automobile et étudie, en collaboration avec France Stratégie et le Céreq, la possibilité de généraliser le dispositif à l’ensemble des secteurs d’activités.

Au Québec, l’approche a été expérimentée en 2016 dans le secteur des TIC à l’initiative de TECHNOCompétences. Le Comité sectoriel travaille actuellement à la création d’une table de concertation financée par la Direction de l’information sur le marché du travail (DAIMT) d’Emploi-Québec dont l’objectif est de développer un système de veille stratégique collaboratif et intelligent basé sur les deux fondements de l’approche prospective.

Alors que la question de l’adéquation formation-emploi est une priorité pour les acteurs du marché du travail, la démarche nous apparaît des plus pertinentes pour complémenter les diagnostics sectoriels et les travaux de l’Information sur le marché du travail (IMT).

Notes   [ + ]

1. L’appellation française « métiers du numérique » est synonyme de l’appellation québécoise « professions des technologies de l’information et des communications ».

Références

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