Mars 2017 | Vol. 7 | N°3 Réflexion Imprimer cet article Imprimer cet article

Vers une Stratégie nationale de la main-d’œuvre au Québec, une occasion à saisir

| mars 2017

Dans une récente étude, l’OCDE arrive à la conclusion que les compétences des adultes en littératie, en numératie et en résolution de problèmes ont un impact plus important sur le niveau de vie que le salaire ou l’emploi (OCDE, 2016). L’organisation avance que ces compétences sont aujourd’hui devenues « la monnaie mondiale des économies du XXIe siècle » fondées sur la connaissance en plus d’être essentielles à l’intégration sociale et au bien-être individuel.

L’étude démontre que la maîtrise de ces compétences a d’importantes retombées économiques et sociales, notamment en ce qui a trait à la probabilité d’occuper un emploi, la rémunération, la productivité au travail, la participation à des activités bénévoles, la participation au processus politique ou encore la santé (Ibid). L’étude réitère l’importance pour les gouvernements de se doter d’une stratégie globale en matière de développement des compétences dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie. Cette recommandation, partagée par d’autres organisations internationales telles que l’UNESCO et l’Union européenne dans leurs récents travaux (LLLight’in’Europe Research Consortium, 2015; UNESCO, 2017), a récemment été suivie par plusieurs pays dont l’Australie, l’Écosse, l’Irlande, la Norvège et le Portugal. Au Canada, le gouvernement fédéral a adopté une stratégie en la matière et celui de l’Ontario a mandaté un comité d’experts pour se pencher sur la question.

Devant la force de cette recommandation, il est étonnant de constater qu’au cours des dix dernières années, le Québec a fait exactement l’inverse. Il a progressivement délaissé son approche globale au profit d’interventions ciblées en matière de formation de la main-d’œuvre et d’adéquation formation-emploi. Nous proposons ici de revenir sur les évènements qui ont mené à cette orientation en soulignant l’importance d’une approche globale dans le contexte actuel.

Une politique d’apprentissage tout au long de la vie

En 2002, le gouvernement adopte la Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue avec un plan d’action quinquennal pour en assurer l’implantation et le suivi. S’inscrivant dans la perspective d’éducation et de formation tout au long de la vie, la politique avait pour ambition de positionner le Québec sur « l’échiquier mondial de la société du savoir et de la compétence » en créant une culture de la formation continue (Québec, 2002a; 38). Pour y arriver, quatre orientations complémentaires sont définies : assurer une formation de base; maintenir et rehausser les compétences de la main-d’œuvre; valoriser les acquis et les compétences; lever les obstacles à l’accessibilité (Ibid). On entend miser sur l’expression de la demande de formation afin d’ajuster l’offre à une pluralité de modes et de lieux de formation.

Un bilan mitigé

À l’échéance du plan d’action en 2007, le gouvernement amorce une consultation auprès des principaux acteurs des milieux de l’éducation et du travail afin d’en faire le bilan et de déterminer les priorités pour son renouvellement. Leur bilan est mitigé. Malgré la réalisation de progrès notables concernant la reconnaissance des acquis et des compétences (RAC), les services d’accueil, de référence, de conseil et d’accompagnement (SARCA), le Programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT) et d’autres mesures d’information et de promotion telles que la Semaine québécoise des adultes en formation ou les lignes d’informations, la politique n’a pas donné les effets escomptés. Bien que de plus de 96% des mesures prévues ont été mises en œuvre, trois écueils demeurent pour les acteurs de l’éducation1). Les documents soumis par les acteurs du marché du travail ne sont malheureusement pas disponibles.

D’abord, les modalités de partage du financement entre l’État, les entreprises et les adultes prévues par la politique n’ont pas été définies, et ce, malgré la publication d’un rapport d’un comité d’experts sur la question. Cela crée un ensemble de problèmes dont un manque de ressources pour financer la formation et un manque de flexibilité dans l’utilisation des enveloppes budgétaires.

Ensuite, l’accès et la participation à la formation et à la RAC ne sont pas à la hauteur des attentes.  Le nombre de personnes participant à la formation de base est limité par rapport au nombre de personnes en déficit de formation; des iniquités d’accès demeurent en formation de la main-d’œuvre notamment pour les personnes moins scolarisées et celles qui travaillent dans les PME; il n’y a pas de correspondance entre les différents systèmes de RAC, ce qui limite leur efficacité. Plusieurs autres problèmes sont soulevés comme les conditions d’admission, la difficulté à offrir des services en région, la conciliation travail-famille-étude, etc.

Finalement, l’encadrement de la mise en œuvre de la politique a été déficient. Il n’y a pas de collaboration systématique entre les ministères responsables de la politique et on remarque un manque de cohérence entre les différentes actions posées. Cette situation amène un éparpillement des efforts avec des interventions sans liens les unes avec les autres, des dédoublements et parfois même des contre-indications.

De l’apprentissage à vie à l’adéquation formation-emploi

Malgré ce bilan, les participants à la consultation ont tous réaffirmé leur soutien aux grandes orientations de la politique et ont insisté sur l’importance de la renouveler pour surmonter les différentes problématiques soulevées. Or, cette démarche est restée sans suite puisqu’en 2008, le gouvernement a changé son fusil d’épaule en adoptant deux documents d’orientation axés essentiellement sur l’adéquation formation-emploi : Le Pacte pour l’emploi et le Plan d’action éducation, emploi et productivité.

Ayant pour objectif d’améliorer la productivité et la compétitivité du Québec, les documents accordent une priorité à la formation de la main-d’œuvre et ne font pas mention de l’apprentissage à vie. Cette nouvelle orientation se confirme avec la bonification du Pacte pour l’emploi en 2009 puis, en 2010, avec la reconnaissance de l’adéquation comme l’un des principaux défis économiques du Québec lors de la Rencontre économique de Lévis. Suivant cette rencontre, les ministères de l’Éducation et de l’Emploi et de la Solidarité sociale reçoivent le mandat d’améliorer l’adéquation formation-emploi et de revoir l’offre de formation continue en ce sens (Québec, 2011).

En 2013, la ministre de l’Éducation annonce son intention de tenir une consultation en vue du renouvellement de la politique d’éducation des adultes et de formation continue l’année suivante. Les élections de 2014 portent un nouveau gouvernement au pouvoir qui annonce rapidement son intention de prioriser l’adéquation formation-emploi. Le nouveau ministre de l’Éducation abandonne alors la démarche entreprise par son prédécesseur.

L’importance d’une approche globale

Si l’adéquation formation-emploi est sans contredit un enjeu majeur du développement de la main-d’œuvre du Québec, il ne faut pas perdre de vue que dans le contexte actuel elle est intimement liée au niveau de maîtrise des compétences en littératie, en numératie et en résolution de problèmes. Or, les derniers résultats du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) montrent que le Québec accuse un retard important à ce chapitre comparativement au reste du Canada. Le Québec compte proportionnellement plus de personnes aux niveaux de compétences les plus faibles et moins de personnes aux niveaux de compétences les plus élevés en plus d’avoir le taux de participation à des activités de formation non-formelle liées au développement de ces compétences le plus bas (ISQ, 2015). Pis encore, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) souligne dans un récent avis que la priorisation de l’adéquation formation-emploi au cours des dernières années a eu pour effet de réduire l’importance des activités de formation non-formelle qui contribuent pourtant au renforcement et au maintien des compétences des adultes (CSE, 2016).

Ces résultats tendent à indiquer qu’il y a d’importants efforts à consentir en amont et en périphérie de la formation de la main-d’œuvre pour relever le défi de l’adéquation et plus généralement celui du développement compétences des adultes. À ce titre, le CSE recommande, à l’instar des grandes organisations internationales, d’adopter une vision organisée du développement des compétences dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie afin que « la diversité des lieux et des modalités de formation et d’apprentissage [soit] affirmée et le recours à la formation formelle, non formelle et informelle, valorisé et facilité » (CSE, 2013; 134). Il semble donc qu’une réflexion sur l’approche actuelle et future du Québec en matière de développement des compétences s’impose.

Une occasion à saisir

En février dernier, le gouvernement du Québec a convié les principaux acteurs des milieux patronal, syndical, de l’éducation et de la société civile au Rendez-vous national de la main-d’œuvre afin d’échanger sur les enjeux et défis de la main-d’œuvre québécoise. Lors du Rendez-vous, les participants ont relevé la persistance des écueils liés au financement, à l’accessibilité et à la cohérence des actions en matière de formation et ont proposé différentes actions à privilégier. À l’issue de la rencontre, le premier ministre a annoncé son intention de donner suite à un ensemble de propositions dont celle du Conseil du patronat du Québec (CPQ, 2017) d’élaborer une Stratégie nationale de la main-d’œuvre. Il s’agit là d’une belle occasion d’élargir l’approche actuelle et de s’appuyer sur la mobilisation des acteurs pour élaborer une vision globale du développement des compétences dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie. Reste à voir si le gouvernement saura saisir l’opportunité qui se présente à lui.

Notes   [ + ]

1. . Les documents soumis par les acteurs du marché du travail ne sont malheureusement pas disponibles

Références

  • Association des cadres scolaires du Québec (ACSQ). (2007). Avis de l’Association des cadres scolaires du Québec relatif à la consultation en vue d’un bilan synthèse consolidé de la mise en œuvre du plan d’action 2002-2007 et pour la détermination de priorités à retenir dans le cadre de l’élaboration du Plan d’action 2008-2013. Récupéré le 7 février 2017 de http://redirection.acsq.qc.ca/centre_de_documentation/publique/ACSQ/publications/Avis/Avis%202007-10_pol_gouv_educ_adultes_form_continue.pdf.

    Centrale des syndicats du Québec (CSQ). (2007). Augmenter l’offre en éducation des adultes. Consultation en vue d’un bilan synthèse consolidé de la mise en œuvre du plan d’action 2002-2007 et pour la détermination de priorités à retenir dans le cadre de l’élaboration du plan d’action 2008-2013. Récupéré le 7 février 2017 de http://bv.cdeacf.ca/RA_PDF/123186.pdf.

    Comité de coordination MELS-MESS pour l’implantation de la Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue. (2007). Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue. Bilan synthèse de la mise en œuvre du plan d’action 2002-2007. [Document non publié] : Gouvernement du Québec, ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale.

    Conseil du patronat du Québec (CPQ). (2017). Vers une Stratégie nationale pour la main-d’œuvre « l’humain au cœur de la prospérité ». Récupéré le 16 février 2017 de https://www.cpq.qc.ca/wp-content/uploads.

    Conseil supérieur de l’éducation. (2013). Un engagement collectif pour maintenir et rehausser les compétences en littératie des adultes. Avis à la ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport et au ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie. Québec : Gouvernement du Québec, l’auteur.

    Conseil supérieur de l’éducation. (2016). L’éducation populaire : mise en lumière d’une approche éducative incontournable tout au long et au large de la vie. Avis au ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport et à la ministre responsable de l’Enseignement supérieur. Québec : Gouvernement du Québec, l’auteur.

    Fédération des cégeps. (2007). Bilan du plan d’action 2002-2007 de la Politique gouvernementale d’éducation des adultes et de formation continue et priorités pour le plan d’action 2008-2013. Montréal : l’auteur.

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    Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA). (2007). Consultation ministérielle sur le renouvellement du plan d’action en matière d’éducation des adultes et de formation continue. Bilan et priorités de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes. Montréal : l’auteur.

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    OCDE. (2016). L’importance des compétences. Nouveaux résultats de l’évaluation des compétences des adultes. Paris : l’auteur.

    Ontario. Comité d’experts de la première ministre pour le développement d’une main-d’œuvre hautement qualifiée. (2016). Former la main-d’œuvre de demain. Une responsabilité partagée. Toronto : l’auteur.

    Pagé, C., Bérubé, C., Lemelin, C. et Saint-Pierre, C. (2004). Cap sur l’apprentissage tout au long de la vie. Rapport du comité d’experts sur le financement de la formation continue. Québec : Gouvernement du Québec, ministère de l’Éducation.

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    Québec. Ministère de l’Éducation du Loisir et du Sport. Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale. (2011). Consultations régionales : document d’appui à la réflexion. L’amélioration de l’adéquation entre la formation et les besoins du marché du travail : une contribution au développement du Québec.  Québec : l’auteur.

    UNESCO. Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie (UIL). (2017). 3e rapport mondial sur l’apprentissage et l’éducation des adultes. L’impact de l’apprentissage et l’éducation des adultes sur l’emploi et le marché du travail, et la vie sociale, civique et communautaire. Paris : l’auteur. Récupéré le 8 février 2017 de http://unesdoc.unesco.org/images/0024/002451/245179f.pdf.

En savoir plus

Pour consulter les mémoires déposés lors de la consultation gouvernementale sur le plan d’action de la politique en 2007, voir le site du Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDEACF) sur cette page : http://cdeacf.ca/pea/bibliographie.

 

 

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