Juin 2012 | Vol. 3 | N°2 Dossier Imprimer cet article Imprimer cet article

Déclin du secteur manufacturier au Québec et ailleurs

Dans les pays dits industriels, le secteur manufacturier amorçait une longue glissade dès les années cinquante. Son poids relatif en regard des autres secteurs de la vie économique n’a cessé depuis de s’amoindrir. Certains y ont vu une évolution normale, analogue à la révolution agraire amorcée deux siècles plus tôt. D’autres au contraire se sont alarmés de la situation, la qualifiant de dramatique à tous égards et réclamant, chacun dans son pays, une mobilisation nationale pour la contrer. Heureusement, en parallèle à ce débat parfois virulent sur le caractère maléfique ou non de la désindustrialisation, a progressivement émergé une réflexion de plus en plus articulée sur les contours de l’industrie de demain dans un environnement désormais planétaire.

Le présent article présente quelques données illustrant en quoi consiste le déclin du secteur manufacturier au Québec et dans d’autres pays occidentaux, rappelle les principales causes du phénomène et rend compte enfin des raisons qui amènent les uns à le contrer, d’autres à l’accepter. Les défis que posent la désindustrialisation sur le développement de la main-d’œuvre – peu importe la façon dont on la considère – sont abordés dans d’autres articles du présent et du prochain numéros.

Le déclin: quelques chiffres, quelques courbes

On peut envisager cette question du déclin du secteur manufacturier sous plusieurs aspects. Le % qu’il représente au regard du PIB d’un pays donné et le nombre d’emplois qu’il « détruit » sont d’emblée les plus évoqués et les plus parlants.

Une mise en garde toutefois. Les données qui suivent doivent être lues avec circonspection, surtout celles relatives à la dernière décennie, marquée par la crise que l’on sait. Il arrive en effet qu’un certain nombre d’emplois autrefois considérés comme faisant partie du secteur manufacturier soient maintenant comptabilisés dans celui des services suite aux pratiques d’externalisation des entreprises : comptabilité, service de paie, marketing, service à la clientèle, etc. Un phénomène difficile à quantifier précisément. À l’inverse, une tendance récente fait en sorte que des entreprises manufacturières élargissent leurs activités pour offrir une gamme de services beaucoup plus étendue qu’auparavant, internalisant par le fait même de nouvelles fonctions de type services. Là encore, les repères sont flous et les statistiques impuissantes à cerner une telle mouvance qui va parfois jusqu’à remettre en cause le concept même d’entreprise manufacturière1)Apple est un bon exemple d’entreprise manufacturière d’avant-garde qui, produisant les Ipad et Iphone (c’est-à-dire les concevant aux U.S.A et les faisant fabriquer en Chine…), vend son produit et offre en même temps un service, Itunes, qui permet de l’alimenter..

Ces choses étant dites, examinons d’abord une courbe assez spectaculaire illustrant la situation du secteur manufacturier américain depuis soixante ans. Elle explique à elle seule pourquoi la baisse (on pourrait presque parler d’effondrement…) du secteur au regard de l’ensemble du PIB (Gross Domestic Product, GDP) est devenue une préoccupation et un enjeu politique majeurs chez nos voisins du sud. Un pays qui demeure malgré tout le plus industrialisé du monde.

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Élargissons maintenant la perspective géographique, examinons la situation d’ensemble du secteur manufacturier de sept pays membres de l’OCDE, dont le Canada, pour la période 1985-2010. On remarquera que les courbes relatives à l’emploi, descendantes partout, ne suivent pas nécessairement celles du poids du secteur dans l’économie générale d’un pays donné. Depuis l’an 2000 en effet, certains d’entre eux, Allemagne, Japon, Suède, réussissent à maintenir voire à accentuer ce poids alors que les autres n’y parviennent pas. L’Angleterre et les États-Unis présentent à cet égard la plus mauvaise fiche.

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Examinons maintenant le Québec et le Canada pour ce qui est toujours du poids relatif du secteur manufacturier au regard du PIB et de la situation de l’emploi. Les prochains 4 graphiques sont tirées d’une toute récente étude, Le point sur le secteur manufacturier, des solutions pour l’avenir, produite et diffusée pas Deloitte.2)Duhamel, L.-J, Daoust, C.-E. Le point sur le secteur manufacturier, des solutions pour l’avenir. Deloitte, 2011. Nous remercions l’entreprise pour son aimable autorisation de reproduire ici certains résultats de l’étude.

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Alors que le secteur manufacturier avait fait plutôt bonne figure durant la période 1985-2000 (hormis le creux du début des années 90), c’est à compter de l’an 2000 que s’amorce une descente marquée et continue. Au Québec, ce déclin a fait passer le secteur de 23,6% à 16,3% du PIB en 10 ans (Sources : ISQ; Analyses Deloitte)

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Pour ce qui est de l’emploi, le retrait du secteur manufacturier a également été assez spectaculaire, passant au Québec de 18,6% des emplois totaux en 2000 à seulement 12,9% en 2010. Bien entendu, les sous-secteurs se distinguent à cet égard, certains, accusant des diminutions plus accentuées que d’autres comme l’illustre le graphique suivant.

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Industries ayant de meilleurs résultats sur le plan de l’emploi (A-L) : [A] Fabrication de produits du pétrole et du charbon  [B] Fabrication d’aliments  [C] Fabrication de produits métalliques  [D] Fabrication de produits minéraux non métalliques  [E] Fabrication de machines  [F] Fabrication de matériel de transport  [G] Fabrication de produits en caoutchouc et en plastique  [H] Fabrication du papier   [I] Fabrication de matériel, d’appareils et de composantes électriques  [J] Fabrication de meubles et de produits connexes  [K] Impression et activités connexes de soutien  [L] Fabrication de produits chimiques /// [M] Activités diverses de fabrication [N] Fabrication de produits en bois  [O] Première transformation des métaux  [P] Fabrication de boissons et de produits du tabac  [Q] Fabrication de produits informatiques et électroniques  [R] Usines de produits textiles  [S] Fabrication de produits en cuir et de produits analogues  [T] Fabrication de vêtements  [U] Usines de textile. Source : (Deloitte, 2012a : 73)

Pourquoi le déclin?

Plusieurs des causes du déclin du secteur manufacturier dans les pays occidentaux sont bien connues et font largement consensus. D’autres sont toujours l’objet de controverses sur fond de divergences idéologiques et politiques. Bien entendu, certaines de ces causes sont d’ordre structurel, d’autres d’ordre conjoncturel. Certaines sont à l’œuvre depuis des décennies, d’autres sont apparues plus récemment, au cours des toutes dernières années même. Il convient également de distinguer les causes du déclin du secteur lui-même de celui du nombre d’emplois qu’il génère (deux mouvements, on l’a vu, qui ne sont pas nécessairement parallèles) ou encore celles qui sont communes à tous les pays « industrialisés » de celles qui ont une portée régionale ou nationale. Une réalité assez complexe à démêler donc, le cadre restreint de cet article ne permettant pas de faire état de toutes les dimensions de cette problématique.

À un niveau très général, trois principales causes largement reconnues expliquent la désindustrialisation de l’ensemble des pays dits développés :

  • L’accroissement de la richesse collective des sociétés occidentales et la hausse concomitante de la demande pour les services davantage que pour les biens manufacturés (des sociétés de consommation… de services, en somme);
  • l’accroissement de la productivité des entreprises manufacturières, plus rapide que dans le reste de l’économie (cette productivité expliquant à la fois la baisse de prix des biens et la baisse des emplois);
  • la libéralisation des échanges avec les pays du « Sud », là où les salaires des travailleurs sont très bas (c’est toute la question de la mondialisation)3)Les références à ce sujet sont légions. En voici une : Kollmeyer, Christopher. Explaining Deindustrialization: How Affluence, Productivity Growth, and Globalization Diminish Manufacturing Employment, American Journal of Sociology, volume 114, Number 6, May 2009, 1644–74..

Notons que l’importance relative de chacune de ces grandes causes ne fait pas l’unanimité parmi les économistes.

Penchons-nous maintenant sur la situation particulière au Québec telle que présentée dans le l’étude Deloitte, déjà citée. Pour les auteurs, sept « tendances lourdes » influent sur l’évolution à la baisse du secteur manufacturier, certaines négativement, d’autres représentant plutôt des défis qui peuvent devenir autant d’occasions de renouvellement. Ce sont:

  1. L’appréciation de la devise;
  2. La forte croissance des économies émergentes;
  3. La libéralisation du commerce international;
  4. La stagnation de la demande dans les marchés d’exportation traditionnels;
  5. La hausse rapide du coût des facteurs de production;
  6. Les délocalisations
  7. Les nouveaux leviers de la compétitivité.

Nous commentons sommairement chacune de ces tendances.

1- Appréciation de la devise

À la fin des années 90 et au début des années 2000, il est certain que le Québec et le Canada ont profité de la faiblesse de la devise canadienne pour maintenir un bon niveau d’exportation et, conséquemment, une bonne performance d’ensemble de ses entreprises manufacturières. Pour les auteurs du rapport Deloitte, la valeur des exportations a commencé à décliner au moment précis où le dollar reprenait de la vigueur, ce qui n’est pas un hasard. Cette baisse a entraîné à son tour un déficit important de la balance commerciale du Québec et une baisse du niveau de l’emploi, comme le montrent de façon convaincante les graphiques suivants.

Source : ISQ

Source : ISQ

Sources : Statistique Canada, Cansim; Banque du Canada

Sources : Statistique Canada, Cansim; Banque du Canada

On a reproché au secteur manufacturier québécois de s’être reposé sur ses lauriers à la fin des années 90 et de ne pas s’être alors suffisamment renouvelé pour accroître sa productivité, produire des biens à plus forte valeur ajoutée et diversifier ses marchés. Il reste que, dans la mesure où l’appréciation du dollar au cours des dernières années est due pour une bonne part à l’expansion des industries pétrolière et minière canadiennes4)Un autre facteur de l’appréciation du dollar canadien est, bien entendu, l’affaiblissement de la devise américaine elle-même., le secteur manufacturier québécois et canadien peut à juste titre être perçu une « victime » du « mal hollandais », objet de la querelle politique à laquelle on assiste présentement.

2- Forte croissance des économies émergentes

Un seul graphique suffira à illustrer l’ampleur du phénomène.

TCAC : DEC = -6,8% | AEC = * | FP = -3,6% | CQP = *

TCAC : DEC = -6,8% | AEC = * | FP = -3,6% | CQP = *

Pourvus d’une main-d’œuvre abondante à faible coût, dotés d’une imposante capacité de production, bénéficiant d’environnements d’affaires très compétitif, les pays émergents ont bousculés les rapports nord-sud au cours de la dernière décennie.

3- Libéralisation du commerce international

Cette libéralisation, entre autres choses, a rendu plus rude la compétition internationale pour les investissements, lesquels échappent à toute contrainte territoriale pour se laisser guider par un ensemble d’autres facteurs: coûts de production, incitatifs fiscaux, programmes d’aide, stabilité politique, accessibilité des ressources, compétences de la main-d’œuvre, etc. Elle a aussi contribué à internationaliser la chaîne des valeurs, les intrants importés dans la production de biens locaux ne cessant de croître, faisant du« made in » une notion problématique.

4- Stagnation de la demande dans les marchés d’exportation traditionnels

Les principaux marchés d’exportation du Québec, (États-Unis, autres provinces, Union Européenne…), sont autant de régions ou pays (sauf peut-être l’Allemagne, encore que les perspectives de croissance de cette dernière soit incertaines) qui ont été durement affectés par la crise de 2008 et éprouvent beaucoup de difficultés à s’en relever. Même avant la crise, le taux de croissance du PIB de ces économies fut passablement anémique, du moins si on les compare au taux de croissance des pays émergents. La nécessité d’ouvrir de nouveaux marchés d’exportation, en particulier dans les pays émergents, ne fait donc aucun doute.

5- Hausse rapide du coût des facteurs de production

La hausse du coût des transports, des matières premières, de l’énergie surtout, et dans une  moindre mesure du travail horaire ont fortement pesé sur les marges des entreprises manufacturières, ces dernières ne pouvant refiler la note aux consommateurs à cause de la concurrence et du surplus de capacité de production à l’échelle planétaire. Par exemple, au Québec, les marges des entreprises ont diminué de 12,5% entre 2004 et 2009, un mouvement qui contribue à la baisse des investissements, des dépenses en innovation, de l’emploi.

6- Délocalisations

On a beaucoup dit (et beaucoup fantasmé) sur la question des délocalisations, un phénomène plus difficile à cerner qu’il n’y paraît et qui n’est pas du tout propre au secteur manufacturier. Au Québec, selon une étude de l’institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS), entre 4900 et 7175 emplois ont été perdus entre 2005 et 2008 en raison des délocalisations, un nombre limité bien que, selon l’auteur, les effets des délocalisations soient plus larges que ne le laisse voir cette comptabilité étroite5)Hurteau, Philippe. Mondialisation et délocalisations d’emplois, rapport de recherche, Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), 2009. « …cinq grandes catégories de risques liés aux délocalisations : la baisse des salaires réels de certaines catégories d’emploi, la détérioration des termes de l’échange, le possible affaiblissement de la capacité innovatrice des entreprises locales, la perte de recettes fiscales et des effets régionaux néfastes. ». Pour le rapport Deloitte toutefois, plusieurs nouvelles perspectives font en sorte que les coûts totaux de production dans un contexte de délocalisation sont de moins en moins attrayants pour les entreprises d’ici. Au-delà des bas salaires, ces dernières doivent en effet tenir compte de l’augmentation des coûts de transport, du niveau de compétence de la main-d’œuvre d’ailleurs comparé à celui d’ici, de la présence au Québec de grappes industrielles de haut niveau, de la proximité des marchés, de l’impact environnemental des opérations, etc., de sorte que les mouvements de délocalisation ne devraient pas s’accentuer dans les prochaines années. (À moins que l’attrait des environnements d’affaires et des bas salaires du sud des États-Unis et du Mexique ne fasse en fait que déplacer le problème des délocalisations, comme le laisse présager l’actualité récente.)

7- Nouveaux leviers de compétitivité

Selon le rapport Deloitte, deux virages majeurs doivent être négociés par les entreprises manufacturières au cours des prochaines années si elles veulent accroître ou simplement conserver leurs positions sur les marchés locaux et internationaux : l’éco-conception et l’éco-production d’une part,  la traçabilité des produits de l’autre dans un contexte de prise en compte du cycle de vie des produits et du développement durable.

Deux interprétations de la désindustrialisation

Nous terminons cet article en rapportant deux points de vue bien distincts sur l’attitude qu’on peut adopter face à la désindustrialisation. Le premier est français et tend à « normaliser » le phénomène, le second est américain et plaide avec passion pour une nécessaire ré-industrialisation du pays.

Une étude française

Des économistes regroupés au sein du Conseil d’analyse économique – un organisme conseil  relevant directement du premier ministre français – publiait en 2005 une étude portant sur la désindustrialisation et les délocalisations6)Fontagné, Lionel, Lorenzi, Jean-Hervé. Désindustrialisation, délocalisations, un rapport du Conseil d’analyse économique, 2005.. Leurs principales conclusions ressemblent à ceci.

  • Lorsqu’on parle de désindustrialisation, il est essentiel de distinguer la notion de valeur relative des produits de celle de leur volume. Alors que la valeur relative de la production manufacturière a chuté depuis des décennies, les volumes de biens, eux, sont restés à peu près constants. Ce ne serait donc pas l’industrie manufacturière qui a déclinée, mais le secteur des services qui s’est accu considérablement.
  • D’importants gains de productivité, plus importants dans le secteur manufacturier que dans celui des services, expliquent en bonne partie les baisses de prix des biens produits et la baisse des emplois constatés.
  • Les entreprises manufacturières françaises se sont repositionnées sur leurs activités de production. Elles ont externalisé la plupart de leurs activités annexes, ce qui, pour les statistiques nationales, a eu tendance à gonfler d’autant le poids du secteur tertiaire au  détriment du secondaire.
  • Il faut se garder d’exagérer les effets négatifs des délocalisations sur l’emploi dans le secteur manufacturier. D’abord parce que ce phénomène concerne autant sinon davantage le secteur des services que celui du manufacturier, ensuite parce qu’il n’est pas dit qu’en l’absence de toute délocalisation les problèmes de performance de l’industrie française n’auraient pas surgi quand même, enfin parce que la perte de certains emplois causée par les délocalisations est compensée par la création d’autres emplois plus qualifiés.
  • L’apparition d’une spécialisation internationale avec l’émergence de pays du sud s’engageant dans des productions industrielles intensives en main-d’œuvre non qualifiée contraignent les firmes du nord à accroître leur productivité et à miser, au contraire, sur une main-d’œuvre hautement qualifiée.
  • Pour les entreprises du Nord, les pays émergents ne représentent pas seulement une menace sur le plan de la compétition mais aussi de nouveaux marchés et donc des occasions de croissance, en autant toutefois que les bons choix de positionnement soient faits.
  • C’est la recherche et l’innovation qui permettra à l’industrie française de résister à la concurrence par les prix qu’imposent les pays de Sud, de diversifier ses produits, de se repositionner sur les segments porteurs de la demande mondiale.

On le voit, le rapport français, tout en reconnaissant les bouleversements qui se produisent à l’échelle planétaire dans le monde de la production, tend à déconstruire des mythes, à réduire des peurs, à « normaliser » le phénomène de désindustrialisation.

Un rapport américain

Nous nous tournons vers les États-Unis pour prendre connaissance d’un rapport publié en avril 2011 par The Information technology & Innovation Foundation (ITIF), important think tank soutenant, face au déclin manufacturier, les politiques publiques relatives à l’innovation, à la productivité, à l’utilisation généralisée des nouvelles technologies.

Les auteurs du rapport s’attaquent d’abord à des croyances très répandues, mais fausses ou biaisées, concernant le déclin de la production manufacturière, à savoir que :

  • la baisse de l’emploi manufacturier est « normale » et entièrement due à l’accroissement de la productivité (faux dit le rapport, cette baisse a d’autres causes importantes, à commencer par une délocalisation néfaste);
  • le déclin est un phénomène partagé également par tous les pays développés (faux, certains performent beaucoup mieux que d’autres à cet égard et s’en porte mieux);
  • seuls les emplois non qualifiés sont perdus (faux, de nombreux emplois qualifiés sont également délocalisés);
  • les entreprises à fortes composantes technologiques ne sont pas à risque de délocalisation (de nombreux exemples démontrent le contraire);
  • tout compte fait, une économie moderne peut très bien se passer d’un secteur manufacturier fort, si c’est ce à quoi aboutit l’évolution « normale » de la libre concurrence internationale, du libre marché.

Au contraire de cette position de laisser-faire, les auteurs soutiennent l’idée qu’un secteur manufacturier en santé (défini par les auteurs comme un secteur stable ou en croissance par rapport au PIB et performant au plan des exportations) est essentiel à la prospérité de l’économie du pays dans son ensemble et qu’il faut se concerter au plan national pour renverser la tendance actuelle. Et cela pour les cinq raisons suivantes.

  1. Il sera extrêmement difficile pour les États-Unis de rééquilibrer une balance des paiements lourdement déficitaire sans un redressement du secteur manufacturier. L’échange des services et biens non  manufacturés ne peuvent en effet compenser pour les déficits encourus au plan de l’échanges de biens manufacturés. Une situation intenable à long terme, dont les générations futures seront les principales victimes7)Nous avons vu plus haut que le lien entre le niveau des exportations manufacturières et la balance des paiements est bien perceptible au Québec..
  2. Le secteur manufacturier joue un rôle clé dans la création d’emplois rémunérés au-dessus de la moyenne, pour toutes les catégories de la population, les plus comme les moins qualifiées. Sans compter que, de façon inégalée, ces emplois en génèrent d’autres dans le secteur des services de façon plus efficace que tout autre type d’occupation.
  3. Le secteur manufacturier est beaucoup plus actif que celui des services en matière d’innovation et de recherche et développement. Ne pesant que 11%  de l’ensemble de l’économie, le secteur manufacturier monopolise 70% de toutes la R&D américaine. « Manufacturing, R&D, and innovation go hand-in-hand ». Or innovation et R&D profitent à toute l’économie, pas seulement au secteur manufacturier. Par exemple, les services à forte composante technologique (ordinateurs, TIC, etc.) doivent leur survie même à une intense et continuelle recherche de l’innovation. L’affaiblissement du secteur manufacturier ne peut que causer des préjudices à ce type de services.
  4. En fait, la santé du secteur tertiaire au complet ne peut se concevoir sans celle du secteur secondaire. Par exemple, l’idée simpliste qu’on puisse découpler le manufacturier des services et délocaliser la production tout en conservant la R&D, le financement, la maintenance n’est pas réaliste. Ces types de service auront toujours tendance à se rapprocher des lieux de production.
  5. Un secteur manufacturier en santé est vital pour la défense nationale, la délocalisation de la base industrielle de cette dernière l’exposant à la dépendance, à la perte de qualité, à la contrefaçon.

Pour les auteurs du rapport, le fait même d’être doté d’une stratégie concertée de redressement du secteur manufacturier représente déjà un avantage compétitif qu’on ne peut se permettre d’ignorer. Plusieurs pays se sont engagés dans cette voie et en retire des bénéfices. Rester à l’écart de ce type de démarche n’est tout simplement plus une option.

Notes   [ + ]

1. Apple est un bon exemple d’entreprise manufacturière d’avant-garde qui, produisant les Ipad et Iphone (c’est-à-dire les concevant aux U.S.A et les faisant fabriquer en Chine…), vend son produit et offre en même temps un service, Itunes, qui permet de l’alimenter.
2. Duhamel, L.-J, Daoust, C.-E. Le point sur le secteur manufacturier, des solutions pour l’avenir. Deloitte, 2011. Nous remercions l’entreprise pour son aimable autorisation de reproduire ici certains résultats de l’étude.
3. Les références à ce sujet sont légions. En voici une : Kollmeyer, Christopher. Explaining Deindustrialization: How Affluence, Productivity Growth, and Globalization Diminish Manufacturing Employment, American Journal of Sociology, volume 114, Number 6, May 2009, 1644–74.
4. Un autre facteur de l’appréciation du dollar canadien est, bien entendu, l’affaiblissement de la devise américaine elle-même.
5. Hurteau, Philippe. Mondialisation et délocalisations d’emplois, rapport de recherche, Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), 2009. « …cinq grandes catégories de risques liés aux délocalisations : la baisse des salaires réels de certaines catégories d’emploi, la détérioration des termes de l’échange, le possible affaiblissement de la capacité innovatrice des entreprises locales, la perte de recettes fiscales et des effets régionaux néfastes. »
6. Fontagné, Lionel, Lorenzi, Jean-Hervé. Désindustrialisation, délocalisations, un rapport du Conseil d’analyse économique, 2005.
7. Nous avons vu plus haut que le lien entre le niveau des exportations manufacturières et la balance des paiements est bien perceptible au Québec.
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